Philosophie

Entretien avec Jean Chevalier L’activité symbolique

Notre revue célèbre ses 50 ans. Pour l’occasion, nous vous proposons de redécouvrir nos grands entretiens.
En 1995, Jean Chevalier avait accordé un très long entretien à notre revue. Nous en republierons de larges extraits dans ce numéro et dans la revue de mars 2023.

Jean Chevalier, (1906-1993) a été professeur de philosophie, doyen de faculté, journaliste au Monde, puis chef de cabinet du directeur général de l’UNESCO. Directeur de la collection
Le Trésor spirituel de l’humanité, il a écrit lui-même de nombreux ouvrages dont : Le Soufisme (Presse Universitaires de France, Que sais-je ?, 1984), L’âme grecque (en collaboration avec René Bady, Éditions Jean Marguerat, 1941), et le Dictionnaire des symboles (avec Alain Gheerbrant et le concours de quinze spécialistes, Éditions Robert Laffont, 1969), œuvre encyclopédique d’anthropologie culturelle qui contient plus de 1600 articles. Elle a été rééditée une vingtaine de fois en France et à l’étranger. À sa mort, Jean Chevalier a fait l’amitié de léguer à notre association une partie de son immense bibliothèque.

Revue Acropolis : Pouvez-vous définir l’activité symbolique ?

Jean Chevalier : Le mot même de symbole est déjà très significatif. Il désigne une relation entre quelque chose d’extérieur à nous-mêmes et quelque chose d’intérieur. C’est une relation vivante entre une image ou une parole et notre réaction à l’image qui nous frappe, à la parole que nous entendons ou au geste que nous apercevons. À l’origine c’était simplement le partage entre deux personnes, d’un objet qui avait été brisé et dont les morceaux, lorsque ces personnes se rencontreraient à nouveau, seraient des symboles, significatifs d’une réalité sur laquelle elles étaient d’avance tombées d’accord. Mais le symbole a pris dans l’histoire, et partout depuis des siècles, la signification de cette relation polyvalente de l’image extérieure et de l’intériorité psychique. Autrement dit de l’influence d’un objet sur nous-même et de l’interprétation que nous en donnons. En somme, c’est une sorte de duo. On est ensemble. Symbole : lancer ou aller ensemble.

A. : Quelle est la fonction du symbole ?

J. C. : Le symbole a une fonction fondamentale, celle de nous révéler à nous-même. Pour certains psychologues, c’est tout simplement une manifestation de notre inconscient. Pour d’autres, et j’irais plutôt dans ce sens, ce n’est pas simplement une réaction, une montée de l’inconscient, frappé par un choc, mais un dialogue entre une influence extérieure et une réponse de l’intérieur. Je crois que l’inconscient, le subconscient et le conscient sont en perpétuelle interaction. Et, dans l’interprétation que l’on donne d’une image, qui est le point de départ du symbole, il y a ce triple facteur unifié (conscient, subconscient et inconscient) qui intervient. C’est pourquoi toutes les interprétations dites symboliques sont au fond très individualisées. Quand on veut traduire ce que l’on vit symboliquement, on a presque toujours un langage et une sensibilité différents, des nuances. Il peut cependant y avoir convergence de ces perceptions. Le symbole n’est pas un objet scientifique, ce n’est pas une logique, c’est une interaction entre une influence extérieure et notre réaction intérieure. C’est ce qui en fait la valeur fondamentale.

A. : Tout objet est-il symbolique ?

J. C. : Tout objet peut susciter une réaction symbolique. Parce que tout objet entre en nous par l’image, par cette relation, je ne dirai pas mystérieuse mais intime, qu’est la sensation. Le symbole est ainsi révélateur de notre être en profondeur. À partir de cette révélation de l’être, vous pouvez essayer d’agir sur vous-même. Certaines des personnes qui ont vécu ce psycho-symbolisme ont trouvé là un moyen de transformation et de développement intérieurs, provoqués par cette relation vivante entre l’objet et le sujet. Il faut pour cela se mettre dans un état de totale disponibilité, sans préjugé et sans influence des interprétations courantes. Car sa fonction essentielle est de vous révéler à vous-même. Les interprétations classiques vous ont déjà plus ou moins influencés, préparés à une interprétation. C’est là que se joue le problème fondamental du psychisme : êtes-vous esclave de votre milieu culturel ou dans le cadre de ce milieu culturel avez-vous trouvé le moyen de réouvrir ce qui vous distingue intimement et peut vous aider, en touchant à vos profondeurs, à vous transformer ?

A. : Quelle différence faites­-vous entre conscient, inconscient et subconscient ?

J. C. : L’inconscient est comme un centre énergétique que nous n’avons pas voulu dans notre psychisme, un dépôt vivant auquel nous ne pouvons pas toujours commander. Le subconscient, intermédiaire entre la conscience et l’inconscient, est une source ou un réceptacle d’influences dont nous n’avons pas une claire conscience et qui s’exercent sur l’inconscient aussi bien que sur la conscience. C’est une phase intermédiaire où le psychisme n’est pas totalement libre et clair, où il n’est pas non plus totalement asservi à l’inconscient. Par conscient, j’entends une capacité de connaître et de décider entièrement libre, qui reflète à la fois la formation reçue et les transformations subies, recherchées ou voulues, au cours de l’existence. Mais il n’y a pas de différence organique, d’autant moins, à mon avis, que notre être est une réalité complexe. Il n’y a pas une seule action, quelle que soit son origine, qui ne soit en corrélation avec tout l’être. Mais une influence est plus ou moins prédominante en chacun dans telle ou telle circonstance. Ce qui l’emporte dans notre psychisme c’est une force complexe elle aussi. Cette notion d’unité complexe est largement développée par la plupart des penseurs d’aujourd’hui.

A. : Y a-t-il pour vous un lien entre la vie spirituelle et l’activité symbolique ?

J. C. : Oui, dans la mesure où l’une et l’autre sont réellement vécues. Je crois qu’il n’y a guère de lien avec la symbolique si vous pratiquez votre religion uniquement en fonction de la foi, du dogme, des rites et de la morale. Il y a véritable vie religieuse, à mon avis, dans la mesure où il y a une relation active de coexistence entre la conscience du croyant et le Dieu de sa foi. Dans ce cas-là, il y a symbolisation, au sens le plus fort du terme, entre le Dieu de la foi et le croyant en son Dieu : ils « vont ensemble ». Dans le conventionnel, il n’y a pas de relation symbolique vécue. Celle-ci part des images et des mots pour relier ou opposer des formes d’être. N’est vraiment religieux que ce que nous actualisons nous-même, par exemple, dans notre relation avec l’Être que l’image évoque en nous.

A. : Peut-il y avoir vie spirituelle sans activité symbolique ?

J. C. : La question est délicate. Je crois que non, étant donné que dans la vie spirituelle, à mon avis, règne une grande liberté. Ce n’est vraiment humain et je dirais vraiment religieux, que si la pensée, la croyance du fidèle voient dans les signes extérieurs de la religion l’offre et la réalisation d’une relation vivante avec Dieu. Entre les signes et la réalité s’opère le symbole actif de l’union désirée avec Dieu.

A. : Est-ce l’activité symbolique qui actualise ?

J. C. : C’est par l’activité symbolique, comme le mot l’indique, qu’on est avec. On tourne, on bouge, on s’émeut, on pense, on vit ensemble, en image d’un côté, en réalité de l’autre, ne serait-ce que l’espace d’une brève relation. Quand on prend un dogme uniquement comme une notion, une idée, au lieu qu’il soit une lumière et une force directrice, quand on prend la morale uniquement comme une obligation, dont on n’est pas convaincu, alors que ce devrait être une force dirigeante de l’être, à ce moment-là, je dirais que ce n’est ni symbolique ni effectivement religieux. Comme dans la psychologie la plus avancée, je pense que ce qu’il faut mettre en avant, beaucoup plus que le langage, beaucoup plus que le passé, c’est l’actualité du vécu, dans une rencontre, avec des informations intelligentes sur le passé ou le présent, avec des images, avec peut-être des personnes. Mais cela n’a valeur vivante, n’est symbole, mouvement, action commune que dans l’actualité du vécu.

A. : Est-ce qu’il existe des pathologies de l’activité symbolique ?

J. C. : Bien sûr. Il y a une force de l’image, de la sensation, de l’interprétation. On peut s’abandonner à l’image et à ce qu’elle évoque. Ce n’est pas la force symbolique qui est à condamner mais ce qui en nous réagit mal à cette force. Il peut y avoir des réactions néfastes.

A. : Parmi les pathologies de l’activité symbolique, y en a-t-il qui sont particulièrement marquées à notre époque ?

J. C. : Je crois que oui. La capacité de relation symbolique diminue dans la mesure où on est assujetti à des idéologies, à des rites, à du conventionnel. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas embrasser certaines idéologies ni obéir à certains rites. Mais si on veut tout interpréter, tout juger, tout faire en fonction d’une idéologie ou d’un rite extérieur, la relation n’est plus symbolique. Ce n’est plus avec nous qu’elle se forme. C’est avec quelque chose en nous qui n’est pas nous-même ou qui n’en est qu’un artifice, qu’une illusion à prétention dominatrice.
Il peut se produire une sorte d’aliénation de soi dans des idées acquises, des idées de surface, des idées impératives, qui ne sortent pas vraiment de notre liberté, de nos évidences, de notre vécu en profondeur. Beaucoup d’idéologies sont vécues en surface ou, parfois, par intérêt. De même, si vous répétez indéfiniment des rites, quand ils ne sont plus vécus mais simplement observés par tradition, la symbolique du rite n’agit plus sur vous en profondeur.

Deuxième partie de l’article

Religion, secte et spiritualité

Revue Acropolis : Quelles différences faites-vous entre les notions de religion, religieux, spiritualité et symbole ?

Jean Chevalier : La religion est un ensemble qui implique un dogme, des rites, un culte, une prière et une morale, reliés à une foi en un Dieu tout-puissant. Le religieux désigne un comportement dans l’action et la pensée qui résulte d’une foi. C’est l’implication profonde dans laquelle se met un croyant qui vit vraiment sa foi. Un acte devient vraiment religieux, non pas uniquement parce qu’il est un acte de foi mais parce que tout un psychisme est entraîné à faire de cet acte de foi une relation vivante avec le Dieu adoré. Le religieux a plus de force psychique et réelle que la religion.
La spiritualité, c’est le passage du religieux au niveau le plus élevé de l’âme. Il y a une sorte d’aliénation dans l’abandon à l’habitude. Une libération apparaît dans la relation vécue intensément de l’intérieur avec l’idée, l’image ou l’être. Ce n’est plus simplement une tradition que l’on concrétise mais une tradition que l’on incarne, une relation vraiment intime entre notre être et Dieu.
Le symbole joue un rôle infiniment plus dynamique selon le niveau auquel on se situe. Je peux connaître telle ou telle religion. Pour que cela devienne religieux, il faut que je m’y conforme. Pour que cela devienne spirituel, il faut que mon âme s’en imprègne. Et lorsqu’il y a une relation réelle, vécue entre tout ce qui était forme extérieure, forme étrangère, touchant
à notre sensibilité, à notre intelligence, que la relation est vécue dans l’âme, dans tout notre être, à ce moment-là le symbole joue pleinement son rôle. Car ce que nous vivons, n’est évidemment pas la crucifixion du Christ, mais ce que la crucifixion signifie pour nous. Ce que nous vivons avec Bouddha, ce n’est pas son histoire mais l’esprit dans lequel il vivait et qui l’imprégnait. C’est cet esprit qui s’imprime en nous et constitue la relation symbolique.

A. : Quelle différence faites-vous entre une religion et une secte ?

J. C. : Par rapport à une religion, une secte est une rupture (rompre, sectionner). C’est la rupture avec un groupe pour en former un autre, l’abandon d’une maîtrise pour en accepter une autre. Il y a donc de la religion à la secte, reconstruction d’un caractère religieux avec un autre maître. Il y a phénomène symbolique de rupture dans la mesure où une religion perd son influence énergétique sur le croyant et ce qu’elle lui apportait ; autrement dit, si elle est devenue purement verbale ou trop autoritaire. Alors le sujet, lui, est prédisposé à rejoindre une secte, où le même jeu risquerait de se reproduire. Cette relation vivante qui fait vraiment le religieux deviendrait une sorte de soumission plus ou moins grande aux autorités de la secte.

A. : Comment expliquer le fait que les gens soient si facilement la proie des sectes ?

J. C. : La réponse est relativement facile : soit les grandes forces sociales qui ont nourri certaines activités d’ordre spirituel ou religieux se sont affaiblies ; soit ces forces sont restées tributaires de formulations dogmatiques qui ont perdu leur sens. Il y a en tout être un attachement plus ou moins inconscient à une tradition, à une forme de vie. Cette inconscience entraîne un certain comportement. Car ce que nous faisons n’est pas toujours entièrement libre mais souvent commandé par l’inconscient d’une tradition. Dans ces conditions, si on s’aperçoit que la société dans laquelle on vit ne répond plus à cette attente, il y a comme une sorte de choc révélateur qui fait passer à la recherche d’une nouvelle force. Il y a effectivement dans la naissance des sectes le double sentiment d’une rupture avec les forces d’autrefois, et celui d’un attrait vers l’existence de forces nouvelles qui répondent mieux à une profonde attente.
Certaines religions, à un moment de leur histoire, quels que soient leurs mérites, n’exercent plus cette puissance symbolique dont elles pouvaient rayonner autrefois, parce qu’elles ont perdu une partie de leur lumière dans une dogmatique et une pratique qui ne sont plus très sûres d’elles-mêmes. Il y a là quelque chose qui s’est refroidi et obscurci. Or, dans tout être humain subsiste une sorte d’aspiration de besoin d’une règle. Et, aujourd’hui, on voit naître, non seule­ment des sectes mais un appel à une éthique. Dans tous les métiers, on cherche une éthique. L’appel aux sectes sur le plan religieux est comparable à cette quête d’une éthique sur le plan social. C’est le désir d’une force directive qui nous manque. Une énergie de cet ordre semble avoir disparu à l’heure actuelle de toute activité sociale, qu’elle soit économique, politique, culturelle, etc. On ne peut plus se référer à une morale ; alors on en appelle à une éthique. De même, devant certains affaiblissements des autorités religieuses, apparaissent des sectes qui prétendent s’y substituer où il y a aspiration à un absolu. On peut trouver des supports symboliques dans les phénomènes de l’histoire, dans certaines croyances, dans certaines philosophies.

A. : Notre époque a besoin d’un renouveau ?

J. C. : Je crois que, de fait, nous avons besoin de revenir à ce que j’appellerais le contact avec la plénitude de notre être, c’est-à-dire notre conscience, notre liberté, notre aspiration à un absolu. On peut trouver des supports symboliques dans les phénomènes de l’histoire, dans certaines croyances, dans certaines philosophies. Mais la philosophie aussi s’est complètement effondrée depuis un demi-siècle. Les philosophes comme les théologiens, comme les juristes sont effectivement en pleine recherche. La raison commence à comprendre qu’elle a ses limites. C’est la relation symbolique avec un au-delà des limites qui sera déterminante.

Article paru dans la revue 143 (mai-aout 1995)
Dossier La spiritualité aujourd’hui, enjeux et défis
Édition augmentée du dossier paru dans la revue n° 125 (mai 1992)
Propos recueillis par Marie-Françoise TOURET
Formatrice en philosophie de Nouvelle Acropole
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

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