
Dans cet ouvrage au titre original (1) et au contenu foisonnant, l’auteur cherche à mettre en évidence la pluralité des natures humaines et leur richesse, face à ce qu’il considère comme l’indifférenciation portée par la culture actuelle.
C’est en résistant, face à une culture « agonisante et sclérosée », que se pose l’auteur. Il rappelle que, si philosopher c’est rechercher la vérité, alors c’est nécessairement être inactuel dans une époque qui interdit de revendiquer des principes atemporels et des essences structurant le réel et, de surcroît, vit dans un déni de réalité.
Qu’est-ce que la médiocrité ?
L’auteur nous propose de définir la médiocrité comme une vanité de la suffisance et de l’autosatisfaction, qui produisent une représentation illusoire de soi-même et de la réalité. Quand le médiocre se satisfait bêtement de sa situation, le génie chercherait au contraire, envers et contre tout, à dépasser sa propre condition. Ainsi le génie serait l’aspiration constante vers un idéal, une tension existentielle portée par une espérance.
Dans la dialectique entre génie et médiocrité l’auteur fait appel à Nietzsche et ses deux concepts : celui du ressentiment pour la médiocrité et celui du surhomme pour le génie.
Pour Nietzsche, le ressentiment c’est le sentiment de souffrance que le faible éprouve face à la puissance des forts. Il se substitue à l’action, et se transforme en hostilité.
Dans la vision nietzschéenne, le surhomme loin d’être un barbare destructeur de culture, de morale et d’humanité, est l’accomplissement suprême de l’humanité elle-même. Par pure générosité vitale il dispense sa puissance à celui qui est moins puissant que lui.
Le triomphe de l’indifférenciation
Mais aujourd’hui, déplore Patrice Guillamaud, c’est le triomphe de l’indifférenciation, qu’il attribue à Jean-Paul Sartre et à sa conception de la liberté absolue. Ainsi la médiocrité n’est rien d’autre que le fruit d’une conception « démocratique et égalitariste de l’indistinction entre le meilleur et le pire ». Dans un style volontiers polémique, l’auteur évoque « la dictature des crétins, l’autoritarisme des médiocres, la tyrannie de la moyenne » qu’il assimile à « un authentique totalitarisme » de la médiocrité.
Fort heureusement, nous rassure-t-il, l’immense majorité de nos contemporains a bien les pieds bien ancrés dans la réalité et conserve le bon sens qui lui permet de distinguer entre la vulgarité et l’exception, la petitesse et la grandeur, la médiocrité et la génialité.
Le génie, souffle divin ou production culturelle ?
L’auteur discute la définition beauvoirienne du génie : « on n’est pas génie on le devient ». Il y voit la réduction du génie à un pur résultat historique social ou culturel et rappelle l’étymologie du mot « génie », issu du grec ancien qui signifie « générer » ou « faire naître », et se relie aux termes de genre, généreux, géniteur, genèse, ou gens.
Dans l’Antiquité, le génie s’entendait comme étant une passion, une énergie, un souffle d’origine divine et surnaturelle, une sorte de fureur sublimée en puissance exceptionnelle d’action. Aristote utilisait l’expression d’homme « hors du commun » et faisait, dans une portée à la fois morale et politique, la distinction fondamentale entre l’excellence de la vertu arété et le vice. Platon, quant à lui, parlait du daïmon de Socrate qui faisait de lui un être intermédiaire entre les hommes et les dieux. Dans son dialogue Ion, le philosophe parlait de l’inspiration, de l’enthousiasme ou de la force divine, qui met en branle à la fois le poète et le commentateur du poète et qui, analogue à la pierre d’Héraclée qui transmet sa puissance magnétique aux anneaux de fer, se communique d’âme en âme afin, dans une « chaîne des inspirés », de les rendre pourvoyeuses de beauté.
Le génie change de sens
C’est à l’époque romantique que le génie acquiert toute sa dimension de puissance intérieure et éminemment individuelle, habitée d’une inspiration spirituelle et créatrice.
Ainsi la signification du génie se déplace progressivement de l’exception certes individuelle mais à portée fondamentalement collective, car morale, à une signification presque exclusivement individuelle et intérieure. Le génie n’est plus alors le bien par opposition au mal, mais l’extraordinaire par opposition à l’ordinaire.
Quoi qu’il en soit le génie n’a rien à voir avec la volonté consciente et libre de l’homme, mais il apparaît au contraire comme une nature ou une surnature prédéterminée.
C’est à une matérialisation de l’être humain que l’auteur attribue l’actuelle dépréciation du génie. « En valorisant à l’extrême la raison, en rejetant au second plan l’esprit comme faculté de la contemplation des choses divines et surnaturelles, en affranchissant la philosophie de la théologie et en focalisant, après l’heureuse révolution copernicienne, la tension de cette même raison sur l’essor et le progrès des sciences, le rationalisme de la Renaissance a encore accentué la désubstantialisation de l’humanité. »
C’est ainsi, qu’aujourd’hui, le post modernisme ou « le n’importe quoi exacerbé » accomplit la destruction philosophique de l’humanité par une culture purement artificielle, dans une abstraction intellectuelle déshumanisante.
L’existence de l’essence
Le fruit en est, constate l’auteur, la « négation des natures et des essences » qui domine l’idéologie actuelle. Il rappelle que la notion d’essence, qui provient du grec ousia, avait à l’origine un sens économique et signifiait le patrimoine, à savoir l’ensemble des biens matériels possédés par une famille. Elle désignait ainsi ce qui, dans la société politique ou la cité, distinguait une famille d’une autre.
C’est Platon qui eut le génie philosophique de transposer la notion d’ousia du domaine économique à celui de la métaphysique, pour en faire le patrimoine ontologique, la détermination d’être de toute chose. L’essence est ainsi devenue ce qui fait d’une chose ce qu’elle est, son signe distinctif, sa nature.
L’auteur rappelle, tout en le contestant, que Platon a affirmé l’essence universelle de l’humanité en tant que telle, sans différence entre la masculinité et la féminité. Contrairement à lui, Aristote revendiquera clairement une pluralité d’essence ou de nature humaine, et une différence spécifique entre l’homme, la femme, et l’esclave, différence qui déterminerait des aptitudes différentes, et par conséquent des rôles sociaux déterminés.
Partant du principe d’une pluralité de natures spirituelles de l’humanité, articulée à une pensée chrétienne assumée, l’auteur entreprend une ambitieuse et érudite classification personnelle des essences humaines, à laquelle on pourra préférer d’autres options plus classiques.
Isabelle OHMANN,
Rédactrice en chef de la revue Acropolis
Le médiocre et le génie, manifeste pour l’essentialisme
Patrice GUILLEMAUD
Les éditions du Cerf, 2024, 262 pages, 24 €




