Philosophie

Éloge de la sobriété

#6 Les conseils d’Ivan Illich

Nous terminons notre voyage au pays des philosophes qui ont conseillé aux êtres humains un mode de vie simple et sobre. Après les philosophes Épicure, Jean-Jacques Rousseau, les écrivains Léon Tolstoï, Lanza del Vasto, le philosophe et théologien Jacques Ellul, nous évoquons maintenant Ivan Illich (1926-2002).  

Ivan Illich dénonce en 1973, dans son livre La Convivialité, la condition humaine actuelle dans laquelle toutes les technologies sont si envahissantes qu’on ne peut plus trouver de joie véritable. C’est un plaidoyer pour une libération de la créativité et mener une vie digne en remplaçant la course aux biens matériels par des valeurs plus satisfaisantes ; vie familiale ou sociale, lecture, jeux, activités artistiques, et ainsi goûter la « sobre ivresse de la vie ». « L’homme-machine ne connaît pas la joie placée à portée de main, dans une pauvreté voulue : il ne sait pas la sobre ivresse de la vie », La Convivialité. L’ouvrage a un succès retentissant, tout comme deux ans plus tôt son ouvrage intitulé Une société sans école. D’autres livres suivront : Énergie et Équité en 1973, Némésis médicale en 1975.

Prêtre défroqué autrichien, il prend une place à part dans la sphère radicale des années 70. Il développe en effet une critique originale, non marxiste, de la société industrielle capitaliste qui lui vaut une grande notoriété. Il a un parcours singulier : pamphlétaire et lanceur d’idées, il nait à Vienne en 1926. Il étudie la théologie à Rome, opte pour la prêtrise alors que le Vatican le destine à la diplomatie. Il part pour New York, puis Porto-Rico, fonde le Centre interculturel de documentation de Cuernavaca au Mexique en 1961, abandonne le sacerdoce en 1969 et s’installe définitivement en Europe à la fin des années 70.
Sa pensée est fortement influencée par celle de Jacques Ellul auquel il rend un vibrant hommage en 1993 : « Je me suis toujours efforcé de vous suivre dans un esprit de filiation » ; il affirme voir en lui « un maître à qui je dois une orientation qui a infléchi de façon décisive mon chemin. »

Pour Illich, la société industrielle moderne est entièrement vouée à l’expansion qui se manifeste par la recherche effrénée de la croissance. Or, à partir de certains seuils qu’il ne faut pas franchir, les effets positifs des institutions s’inversent et vont à l’encontre des objectifs fixés.  

La contre-productivité, un concept choc

L’école favorise alors l’ignorance, car l’homme est incapable d’apprendre par lui-même ; la médecine développe plus de pathologies qu’elle n’en soigne, et l’automobile fait perdre plus de temps qu’elle n’en fait gagner. C’est ce qu’il appelle la contre-productivité du développement technique, concept original et puissant. Il s’agit donc d’inventer une société conviviale qu’il définit ainsi : « Passer de la productivité à la convivialité, c’est substituer à une valeur technique une valeur éthique, à une valeur matérialisée une valeur réalisée. La convivialité est la liberté individuelle réalisée dans la relation de production au sein d’une société dotée d’outils efficaces. Lorsqu’une société, n’importe laquelle, refoule convivialité en deçà d’un certain niveau, elle devient la proie du manque ; car aucune hypertrophie de la productivité ne parviendra jamais à satisfaire les besoins créés et multipliés à l’envi. » La Convivialité.

Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. Il propose de tenter d’atteindre un équilibre post industriel avec la limitation volontaire de la croissance. Il est aussi indispensable de diminuer la consommation d’énergie, thèse qu’il développe en plein choc pétrolier de 1973. On voit bien sa filiation avec Jacques Ellul que nous avons évoqué dans le précédent numéro de la revue Acropolis (1).
À partir des années 80, il disparaît de la scène publique. C’est donc presque oublié qu’il meurt en 2002, alors que la critique de la société industrielle s’est banalisée. Il est pourtant un incontestable précurseur de la décroissance, même s’il n’a jamais utilisé ce terme, ni proposé de projet alternatif.

La sobriété, une vertu politique

Pour Illich, la simplicité était une voie de libération intérieure et une vertu politique, qui permettait de s’opposer à la domination de la technologie, de l’économie et de la politique sur nos vies. Illich voyait dans la sobriété une manière de s’opposer à la marchandisation du monde et à la déshumanisation de la vie. Pour lui, la sobriété était une valeur éthique, politique et spirituelle, qui permettait de retrouver notre dignité en tant qu’êtres humains et de vivre en harmonie avec le monde qui nous entoure. Il est paradoxal de le voir aujourd’hui ignoré du grand public alors que ses questions sont plus que jamais d’actualité.
En guise de conclusion à la série des six articles sur l’éloge de la vie sobre, force est de constater que ce thème a traversé les siècles, en adoptant des formes toujours nouvelles.
Dans l’Antiquité, l’éloge philosophique de la vie sobre est lié à l’éthique personnelle et au désir de perfectionnement moral. Aux XVIIIe et XIXe siècles, il s’exprime en réaction aux inégalités sociales et aux conséquences dévastatrices de la révolution industrielle. Et depuis le XXe siècle, un sentiment d’urgence est apparu pour penser un futur plus humain, avec la nécessité d’une consommation moins débridée pour les pays qui l’ont connue dans les deux siècles passés, et d’un nouveau modèle de développement durable pour tous les pays qui n’ont pas connu ce progrès exponentiel. Espérons que la raison de l’humanité l’emportera sur la démesure et que l’éloge de la vie sobre saura mobiliser les consciences de tous en stimulant nos imaginations créatrices.

(1) Paru dans la revue Acropolis N° 356 (décembre 2023)
https://revue-acropolis.com/eloge-de-la-sobriete/
À écouter en podcast :
https://www.buzzsprout.com/293021/14383080-eloge-de-la-sobriete-les-conseils-d-ivan-illich
Brigitte BOUDON
Formatrice en philosophie et auteur de la collection des « Petites conférences philosophiques »
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

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