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Entendre les voix de la Terre

Cet été, vous allez certainement profiter, pendant au moins quelques jours, d’un repos bien mérité. Il est fort probable que vous cherchiez à vous rapprocher de la nature. Ainsi je vous propose une réflexion sur le sujet.
Et si les forêts, les fleuves, les océans ou les montagnes pouvaient plaider leurs causes ? Que nous diraient-ils de notre égoïsme envers eux, de notre indifférence face à leurs difficultés, résultat de notre comportement irréfléchi ?

En 2022, nous avons franchi deux nouvelles limites planétaires, celle des polluants chimiques et celle du cycle de l’eau douce. Des seuils à l’échelle mondiale que l’humanité ne devrait pas dépasser afin de continuer à vivre dans des conditions favorables et préserver un écosystème sûr, autrement dit, une certaine stabilité de la planète (1). 
Le sixième rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) du 28 février dernier, alerte les gouvernements de la planète dans la même direction. Au total, de 3,3 à 3,6 milliards d’êtres humains vivent dans des « contextes qui sont hautement vulnérables aux changements climatiques ». Le Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres, déclare que « le rapport du GIEC est un Atlas de la souffrance humaine et une accusation accablante de l’échec du leadership climatique. Les plus grands pollueurs du monde sont coupables de l’incendie criminel de notre seule maison. » (2)  
Christopher Stone, spécialiste de l’éthique de l’environnement, a le premier, plaidé en 1972 avec une acuité visionnaire, en faveur d’une personnalité juridique des éléments naturels (3). 

Cette extension du droit va de pair avec une transformation profonde de la pensée, où l’idée de l’être humain « maître et seigneur de la nature » laisse la place à la reconnaissance de mutuelles interdépendances. Comme l’exprime Delia Steinberg Guzmán (4), « Les minéraux, les végétaux, les animaux et les êtres humains, faisons partie d’une unité, la Terre, notre maison, notre réceptacle. Je crois sincèrement qu’entretenir l’unité de la Terre et de tous ceux qui y habitons, est une responsabilité qui correspond aux humains au nom de leur intelligence. »

La Terre n’est pas notre bien, nous sommes des partenaires affirme l’avocate Marine Calmet : « le but n’est pas d’opposer les droits humains à ceux de la nature, mais bien de chercher un équilibre » (5).
Même si ce point de vue, illustré par de nombreuses sagesses antiques peut paraître aujourd’hui utopique, l’idée est en train de faire son chemin. En 2008, la nouvelle Constitution de l’Équateur a fait de la nature, la Pachamama ou Terre Mère, un sujet de droit. Les conséquences sont réelles et de nombreuses jurisprudences s’y réfèrent depuis pour limiter des politiques industrielles. Depuis 2014, la Nouvelle Zélande attribue des droits à un écosystème.

La posture de l’Équateur et de la Nouvelle Zélande peut paraître étrange à ceux qui embrassent la vision prométhéenne du rapport de l’homme à la nature, selon laquelle la nature est vue comme ennemie, hostile et jalouse, et qui résiste et cache des secrets à l’homme. Ainsi, l’homme, se fondant sur la raison et la volonté, devrait chercher par la technique à affirmer son pouvoir, sa domination, ses droits sur la nature. C’est ce qui a abouti à créer un monde « chose » selon la vision de Martin Buber. C’est une vision rationaliste, réductionniste, sans Eros, sans amour.  Cette vision a fait son chemin en Occident depuis Aristote. 

Mais, pour les philosophes présocratiques et toute une lignée des philosophes postérieurs, la nature était englobée dans le terme Phusis (φύσις), qui donnera plus tard, avec une autre signification, le mot physique. Il désigne ce qui est (l’essence) et advient (entre dans l’existence). La physis est être et existence en devenir inclus. La physis concerne tout ce qui avance, s’épanouit dans l’ouverture un temps donné, puis cède la place, telle une rose qui naît, éclot, se fane et revient à son origine pour recommencer le processus. Donc, elle contient l’idée de croissance et de jaillissement. On assume le cycle perpétuel de ce qui est visible et invisible, de ce qui est permanent et de ce qui existe un temps et se transforme. C’est une double dialectique où Parménide et Héraclite fonctionnent ensemble.
Pour les Grecs, tout appartenait à la physis, les choses physiques comme les idées ; la parole poétique, le réel comme le probable, tout ce qui est en mouvement et transformation. Physis est le phénomène d’émergence de la complexité, la perpétuelle éclosion d’Héraclite. 
Les Grecs ne voyaient pas les choses comme des choses inanimées : ils n’ont pas chosifié le monde. Tout étant vivant et dans un processus de développement, de vie et de mort, d’épanouissement et de retour à l’invisible, les choses sont instables et stables à la fois : elles apparaissent et s’épanouissent pour un temps, hors de ce qui est occulté, de ce qui est caché. De ce point de vue, notre Terre devient un être vivant avec qui il faut vivre dans la meilleure intelligence. 
Dans cette vision, dite orphique, l’homme se considère comme partie de la nature. La devise d’Héraclite : « la nature aime à se cacher », ne sera pas perçue comme une résistance à vaincre mais comme un mystère auquel l’homme peut être peu à peu initié. Elle apporte une vision holistique qui tend vers l’unité. Elle utilise l’imagination et l’art comme voies d’expression et introduit l’idée de la physis-sophia, aimer la nature comme source du vivant et apprendre à entendre les voix de la Terre (6). 

Bérénice Levet souligne la nécessité d’une écologie nourrie de compassion et de gratitude pour les trésors du passé, pour cette histoire et cette culture qui n’avaient proclamé le pouvoir de l’homme sur la nature que pour l’embellir et l’aménager ; qui avaient donné un sens à l’aventure humaine en la consacrant à la transmission, en même temps qu’à l’inlassable recherche du Beau, du Bien et du Vrai. (7).

Profitons de l’été pour nous ré-enraciner en nous-mêmes sans opposer nature et culture, en recréant une nouvelle harmonie entre la nature et nous. Écoutons le conseil de Dennis Meadows de mettre fin à la croissance incontrôlée pour réussir le défi du Bonheur National brut (BNB) initié au Bhoutan. 

(1) Deux nouvelles limites planétaires franchies en 2022, par Mélanie Mignot, The Conversation, 26 juin 2022
(2) Le GIEC s’alarme des conséquences vertigineuses d’un monde toujours plus chaud, par Audrey Garric, Le Monde, 28 février 2022
(3) Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? réédité par le Passager clandestin, 2022
(4) Las siete leyes de la naturaleza. Consejos de la Madre Tierra, in Esfinge, juin 2022
(5) Marine Calmet, Entretien avec Claire Legros, Le Monde, 28 juin 2022
(6) Lire La Sagesse de la Nature, Hors-série Acropole N°11, Éditions Nouvelle Acropole, 2021
(7) L’écologie ou l’ivresse de la table rase, par Bérénice Levet, Éditions de l’Observatoire, 2022
par Fernand SCHWARZ
Fondateur de Nouvelle Acropole France
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

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