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Entretien avec Gilles Farcet, la relation Maître-disciple : #4 À quoi reconnaît-on l’aspirant-disciple ?

Dans le cadre du 50e anniversaire de notre revue, après Antoine Faivre, nous publions l’entretien réalisé avec Gilles Farcet en 1995, sur la relation de maître à disciple.

À propos de Gilles Farcet

Gilles Farcet, écrivain, journaliste, producteur à France Culture, animateur de stages, a également collaboré à diverses revues et a fondé à La Table Ronde, la collection « Les Chemins de la Sagesse ». Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, a travaillé aux côtés d’Arnaud Desjardins, qu’il a considéré comme son maître. Il se consacre, dans ses écrits comme dans sa vie, à une meilleure compréhension de la relation maître à disciple, située au cœur de toutes les traditions spirituelles.

Dans ce quatrième extrait, Gilles Farcet évoque le parcours du disciple.

Revue Acropolis : Faut-il remplir certaines conditions pour devenir aspirant-disciple ?

Gilles Farcet : Bien sûr. On parle toujours des maîtres, mais très peu des disciples. Et en fait, s’y a relativement peu de maîtres, les disciples ne sont pas non plus légion. Le maître d’Arnaud disait souvent qu’il n’avait pas de disciple. C’est pourquoi je rougis de me laisser présenter comme un disciple. Un vrai disciple est une denrée rare… Plutôt que de sans cesse passer le maître au crible, plutôt que de passer son temps à comparer les gourous et les enseignements, il faudrait peut-être essayer de se qualifier en tant que disciple potentiel.

Revue A. : Et comment se qualifie-t-on ?

G.F. : J’allais dire que l’on se qualifie comme disciple en suivant l’enseignement d’un maître… C’est à partir du moment où l’on s’expose sérieusement à une voie vivante, que l’on commence à entrevoir ce que peut-être un disciple… On se qualifie peu à peu en mûrissant, en apprenant. Je crois qu’il faut d’abord, sauf exception, passer par une première phase où l’on demande énormément au maître. Certaines demandes sont d’ordre psychologique, nous voulons que le maître nous aime, s’intéresse à nous… Nous demandons à la vie de nous donner certaines choses, et c’est bien légitime. Va-t-on reprocher à l’enfant de demander l’attention de ses parents ? Et puis quand on a suffisamment reçu, si on ne veut pas s’arrêter là, si on veut grandir, vient un moment où l’on commence spontanément à avoir envie de donner. On commence à s’intéresser un petit moins à soi et un petit plus aux autres, ce qui n’est qu’une manière un peu plus fine de s’intéresser à soi-même.

La relation avec le maître commence à changer, elle devient un peu plus équilibrée. L’aspirant-disciple est un peu moins dans la demande, un peu plus dans l’écoute et dans l’ouverture. C’est difficilement descriptible… Le disciple, pour l’aspirant-disciple un peu plus mûr, vit en présence du maître ou, disons, en communion avec l’enseignement tout au long de la journée, mais cela ne se voit pas. Bien sûr, il lui arrive plus ou moins fréquemment de déraper – des dérapages plus ou moins violents et incontrôlés – mais il se rattrape toujours. Il ne peut plus sombrer dans le ravin. Je ne voudrais pas m’étendre davantage sur cet aspect et donner l’impression d’être plus avancé que je ne le suis. C’est une réalité que je commence à découvrir et qui, de toute manière, est mise en cause à chaque instant.

Revue A. : Y aurait-il une troisième phase dans cette relation ?

G.F. : Je n’en sais rien. Il y en a certainement une, mais dont je n’ai pas l’expérience. Tous les enseignements parlent d’une phase où, le disciple ayant repris véritablement contact avec sa profondeur, la relation avec le maître devient complètement purifiée et transparente.
Sans doute est-ce la phase ultime de la relation maître-disciple. C’est peut-être là à ce stade que l’on en arrive à cette fameuse phrase selon laquelle « quand on rencontre le Bouddha, il faut le tuer ». Le disciple très avancé peut « tuer » le maître c’est-à-dire que tout en restant à jamais lié à lui – je ne contredis pas ce que je disais précédemment, du caractère indestructible de cette relation – il peut vraiment marcher sur ses propres pieds. Toute relation de dépendance, dans le sens infantile du terme, est terminée. Le maître peut mourir, voire faire mine de renier le disciple… La communion ne saurait être rompue.

Or beaucoup de gens citent cette phrase : « Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le », en la prenant comme si elle s’adressait aux débutants. À peine ont-ils rencontré, pas même le Bouddha – pourquoi le Bouddha se dérangerait-il pour eux ? – mais quelqu’un qui pourrait leur apporter quelque chose, qu’ils prennent de grands airs et veulent tuer… À mon avis, c’est aller un peu vite en besogne. Ne peut « tuer » le maître que celui qui l’a vraiment « rencontré » – du moins est-ce ainsi que je comprends cette parole célèbre. Et avant d’avoir vraiment « rencontré » le maître… il faut avoir cheminé.

L’utilisation courante de cette formule constitue à mon sens un excellent exemple de cette perversion des vérités aujourd’hui si fréquente. Comment pervertir une vérité ? C’est très simple : prenez dans un livre une formule s’appliquant à un niveau bien plus élevé que le vôtre et mettez-vous en tête qu’elle s’applique à votre niveau. Résultat garanti – si j’ai des vagues notions de physique quantique, je puis prétendre que la table n’est pas si solide qu’elle en a l’air, qu’elle ne se compose que de particules dansant dans le vide. À un certain niveau de perception, c’est vrai. Mais si je me cogne contre ce « vide », je vais bel et bien le faire mal.

Article paru dans la revue 143 (mai-aout 1995)
Dossier La spiritualité aujourd’hui, enjeux et défis
Édition augmentée du dossier paru dans la revue n° 125 (mai 1992)
Ouvrages de Gilles Farcet
Derniers ouvrages parus :
Le choix d’être heureux, Éditions Entremises, 2021
La Réalité est un concept à géométrie Variable, Éditions Charles Antoni-L’Originel, 2022
Propos receuillis par Laura WINCKLER
Co-Fondatrice de Nouvelle Acropole en France
© Nouvelle Acropole 
La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

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