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«Fight Club», devenir véritablement humain

«Fight Club» se fait l’écho de la décadence de la civilisation occidentale, de la violence et de la perte de transcendance entraînant une perte de sens pour les individus. Comment retrouver la dignité et combattre pour devenir véritablement humain ?

Fight Club est un film culte profondément inspirateur pour les uns, un navet hollywoodien plein de stérile violence pour les autres. Nous voici devant une œuvre cinématographique que l’on aime ou que l’on hait, mais qui laisse rarement le spectateur indifférent, tant la subtilité de son message est crûment mise en scène… Réalisé par David Fincher à la fin des années 90 d’après un roman de Chuck Palahniuk sorti quelques années plus tôt, ce thriller atypique parle de notre époque et dissimule, sous une gangue d’action brutale et sanglante, d’authentiques trésors philosophiques. Pour comprendre le pouvoir de séduction qu’il exerce sur un public jeune (particulièrement masculin), il faut dépasser son côté spectaculaire et s’immerger dans son récit – le récit de notre temps.

La société de consommation

1999. Cela fait maintenant dix ans que le mur de Berlin est tombé. Le 11 septembre 2001 n’a pas encore eu lieu. Ayant tourné la page de la Guerre Froide, les États-Unis se retrouvent sans ennemi, et la guerre économique moderne entre multinationales a définitivement remplacé la guerre traditionnelle des champs de bataille entre nations. Voici le cadre historique dans lequel a été réalisé le film. Jack, le protagoniste de notre histoire, jeune cadre dynamique dans une grande entreprise américaine, est un pur produit de la société de consommation. Son univers est constitué d’un bureau et d’une photocopieuse, d’un appartement meublé par Ikea et d’un réfrigérateur rempli, comme il le dit lui-même, de «condiments, mais sans aucune nourriture». Cette «nourriture» qui fait défaut à Jack, c’est le sens de la vie, l’authenticité d’une existence ancrée dans des valeurs non marchandes, capables de transcender les plans matérialistes des moyens de subsistance et du confort. Jack veut créer autour de lui un monde parfait, digne d’un catalogue, où chaque chose trouverait une place bien déterminée. Mais il souffre d’insomnies. Jack cherche en effet à construire son identité à l’extérieur de lui, grâce aux objets qui l’entoure et qu’il croit posséder, mais il n’est en fait que l’esclave de son «petit moi», de son ego cramponné à ses peurs et qui voudrait figer le décor de sa vie pour avoir l’illusion de tout contrôler.

L’absence de transmission

Le problème fondamental que pose Fight Club, c’est la complète disparition, à notre époque, des voies initiatiques qui forgent l’âme des jeunes gens, et qui ont existé de tous temps, dans les sociétés tribales ou dans les civilisations basées sur un ordre traditionnel. Ce fait est symboliquement présenté dans le film par la description de l’enfance de Jack, fils unique, élevé par sa mère, n’ayant eu avec son père que des relations distantes et indifférentes – au mieux un coup de fil tous les cinq ans… La chaîne de la transmission est rompue : livré à lui-même, le jeune homme sombre dans le néant d’une existence anonyme, il rejoint la masse des «oubliés de l’histoire, qui n’ont ni but, ni vraie place».
Dès l’ouverture, Fight Club attaque caustiquement le sujet de l’émasculation de l’homme moderne avec la scène du meeting des malades du cancer des testicules. Le personnage de Bob, ancien fan de bodybuilding, représente ces hommes qui ont perdu le sens de la véritable virilité, en se bourrant d’anabolisants pour faire gonfler leurs muscles comme l’on gonflerait des ballons de baudruches ; mais le jour où l’organisme se détraque, les masques tombent… Bob se lamente, répétant inlassablement qu’il est «un homme, rien qu’un homme». Avec une ironie cruelle, Fight Club va prendre le contrepied de l’affliction larmoyante de ces hommes en détresse. La dignité d’un homme se résume-t-elle à exister en tant qu’homme, simple représentant de l’espèce humaine ?… Non, c’est le combat qui fait l’homme : sa dignité, en tant qu’être libre et conscient de sa liberté, se révèle par le combat intérieur contre la faiblesse et la résignation.

L’abandon de l’ego

Du fait de son isolement dans une société consumériste dont les valeurs supérieures se sont épuisées, Jack va devoir créer de toutes pièces son propre maître. Ainsi naît Tyler Durden, cette projection mentale schizophrène qui permettra à Jack de briser les chaînes qui le retiennent dans sa caverne de confort et de sécurité illusoires, et de fonder le Fight Club sorte d’école de «revilirisation» pour jeunes hommes déracinés qui, ayant perdu le sens de l’épreuve, arrivent nonchalants au combat et repartent «comme taillés dans du bois brut». Les testicules cancéreux de l’homme seront soignés à grands coups de latte dans les testicules – le Fight Club guérit le mâle par le mal… Ici, le problème psychanalytique de la schizophrénie est secondaire : ce qu’il importe de comprendre (au-delà du coup de théâtre final du film), c’est la révolte souterraine d’une génération abandonnée par ses aînés, qui cherche sa libération par des actes absurdes – des combats de caves où la seule gloire est de prendre un maximum de coups et de verser des litres de sang. La «bagarre» est noble et belle, parce qu’elle est gratuite. Dans un monde où les rapports d’argent décident de tout, elle devient une échappatoire vers une liberté à reconquérir. Au Fight Club, la question n’est pas de gagner ou de perdre – les fruits de l’action sont indifférents au véritable combattant. Il s’agit uniquement de «lâcher prise», de faire capituler le «petit moi», vain, égoïste, stérile, et d’accéder aux dimensions supérieures de l’être : la volonté, le courage, l’impassibilité.

L’absence de transcendance

À défaut d’accéder à une véritable renaissance, les membres du Fight Club se détruisent eux-mêmes – tel est leur premier geste créateur. Ce que célèbre ainsi cette jeunesse, c’est la «Mort de Dieu». La formule de Nietzsche (1), le plus célèbre penseur de la postmodernité, prend ici tout son sens. Comme le faisait remarquer Raphaël Arteau-McNeil (2), Fight Club est rempli – volontairement ou non de la part de ses auteurs – de références nietzschéennes. La «Mort de Dieu» fait référence, chez Nietzsche, à l’effacement du culte rendu au Dieu chrétien, mais coïncide également avec l’éclipse du sacré dans la société technologique moderne qui s’est étendue au monde entier. L’humanité s’est déclarée son propre maître et a coupé les ponts avec toute transcendance dont l’Image serait autre qu’elle-même… La critique de cette nouvelle religion de l’Humanisme dans Fight Club est subtile, puisque celle-ci sera d’abord moquée (lors des séances de sophrologies que Jack suit au début du film, avec le personnage dramatiquement burlesque de Chloé), puis réhabilitée avec la prise de conscience des débordements totalitaires du projet Chaos qui succède au Fight Club (lors de la mort de Robert Paulson, alias Bob, devenu un vulgaire «outil» entre les mains de Tyler Durden). Une dialectique s’établira ainsi entre une morale «nietzschéenne», tournée vers la volonté de puissance et l’expression des forces de vie par-delà bien et mal, et une morale «kantienne» de l’humanisme, dont l’impératif catégorique est de toujours considérer les individus comme fins, non comme moyens (3). Cette clé philosophique est importante pour bien comprendre la seconde partie du film.

La métamorphose

Le dénouement de l’histoire est assez éloquent : le Fight Club est mort, le Projet Chaos est mort – mais Jack est toujours vivant. Car le Fight Club n’est pas une fin en soi, mais un moyen de se transformer. Nietzsche parle, dans Ainsi parlait Zarathoustra, des trois métamorphoses de l’âme : «comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient en lion, et comment enfin le lion devient enfant» (4). Fight Club illustre parfaitement ce schéma initiatique. Le chameau est la bête qui ne pose pas de question et va sagement au désert ; elle reçoit les valeurs qu’on lui inculque et baisse la tête. Ainsi en est-il du Jack esclave de la société de consommation. Toutefois, de sourdes puissances grondent en son âme… Jack va créer son propre lion en l’image de Tyler Durden, une espèce de surhomme nietzschéen qui assume pleinement la vie bouillonnante qui est en lui, incarnation pure de la volonté de puissance. «Pourquoi alors faut-il que le lion ravisseur devienne enfant ?» questionne Nietzsche, «l’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.» (5). Le pouvoir de destruction du lion doit finalement céder la place au pouvoir créateur de l’enfant. «Innocence et oubli» – cela signifie : espoir et humanité. Ayant accompli la seconde métamorphose, Jack va peu à peu se détacher du lion, c’est-à-dire de Tyler Durden, et renier le Projet Chaos pour ouvrir à nouveau son cœur à l’humanité. Sa porte de sortie sera une femme : Marla. Par l’amour, l’homme qui a recouvert sa dignité de combattant peut accomplir la dernière métamorphose. Le film se clôt ainsi sur l’image de Jack et Marla se tenant main dans la main, comme deux écoliers, face à monde nouveau où tout redevient possible.

Retrouver le sens

Le «chameau» qui est en Jack est vaincu à un instant bien précis du film : lors de la scène de la brûlure chimique, qui est sans doute l’une des plus marquantes de l’histoire du cinéma. Tyler Durden va faire comprendre à Jack le sens de la douleur et la nécessité du sacrifice. Que signifie, en fin de compte, la «Mort de Dieu» ? Cela signifie que l’humanité n’a plus de réponse toute faite au pourquoi de la souffrance. Les Cieux sont désertés, et l’homme reste seul face au néant… Tous les malheurs du monde sont supportables tant qu’ils ont un sens. Au cours des siècles, les diverses traditions initiatiques ont proposé à l’homme une voie d’élévation par l’ascèse, à travers l’épreuve – c’est-à-dire à travers la souffrance qui accompagne tout effort vers une véritable transformation. L’absence de Dieu est en réalité une absence de tension vers une existence d’ordre supérieur. L’éclipse du sacré constitue ainsi le cruel dilemme de notre époque : notre vie de confort a été achetée au prix d’une vie de non-sens, où la question de l’immortalité de l’âme est une injure à la rationalité. En exhortant Jack à regarder sa douleur en face, à vivre sa souffrance présente sans rien lui retrancher, Tyler Durden enseigne la véritable voie du guerrier : le sacrifice. Que Dieu existe ou non, qu’il nous aime ou qu’il nous hait, ne doit rien changer à notre positionnement de fond. «Les premiers savons ont été fabriqués avec la cendre des héros» explique Tyler, «c’est comme les chimpanzés envoyés dans l’espace : sans la souffrance, sans les sacrifices, on n’aurait absolument rien». Pour être libre, pour reprendre en main son destin, le guerrier doit «capituler» – capituler sur son ego qui entrave son esprit dans une multitude de peurs absurdes. Le «sacrifice» – le sens du sacré – est la seule réponse adéquate au mystère déraisonnable de l’existence. Il s’agit de vaincre la vanité (le vide du moi – l’agitation stérile de l’ego) pour mener la Vanité (le vide de moi – le tout potentiel connecté aux puissances de l’univers) jusqu’à son sommet. On touche ici au grand paradoxe de la voie du guerrier : le personnel vise l’impersonnel, la fierté s’accomplit dans l’humilité, la félicité s’obtient par la souffrance, l’immortalité côtoie la mort.

Le combat intérieur

De la même façon que la Bhagavad-Gîtâ (6) prônait, quelques milliers d’années avant notre ère, une morale du combattant à travers le récit d’une véritable bataille en armes, Fight Club nous délivre – d’une façon un peu déjantée – un message métaphorique d’invitation au combat intérieur. Encaisser les coups et résister aux morsures de l’ego, rester vertical malgré la souffrance et se détacher des biens matériels impermanents, telle est la voie du véritable combattant, qui offre à l’homme un pouvoir authentique de création et de ressourcement. Tout grand pouvoir implique toutefois une grande responsabilité. Le film nous offre un second enseignement sur le risque de dérive totalitaire de toute révolte contre les valeurs de la modernité. Comprenons que la «Mort de Dieu» n’autorise pas de «résurrection» par simple opposition. De la même façon que le fascisme a été, au XXe siècle, une marche forcée vers un nouveau monde de traditions à travers l’établissement d’un ordre autoritaire, le Projet Chaos de Tyler Durden nie les individus au profit d’une cause commune. On peut considérer, de nos jours, que les projets terroristes islamiques reposent sur la même perversion de la voie du guerrier : la «Mort de Dieu», dans un monde globalisé, y est combattue par une revilirisation extrême, qui relègue la féminité au néant et fait profession de foi d’une violence inepte. L’esprit, bien loin d’y être revigoré, est déshonoré – ces nouvelles voies «initiatiques» sont le parachèvement du nihilisme qu’elles prétendent combattre. Comment peut-on, dans de telles circonstances, passer du «lion» destructeur à l’«enfant» créateur ? – La clé est dans l’Humanisme – cet humanisme qui, avec une minuscule, nous enferme dans l’égoïsme d’une espèce et d’une individualité mortifère, mais qui peut devenir Humanisme, avec une majuscule, c’est-à-dire tension vers un Idéal. Comme le disait Antoine de Saint-Exupéry dans la dernière partie de Pilote de guerre : «Je suis le plus fort si je me retrouve. Si notre Humanisme restaure l’Homme. Si nous savons fonder notre Communauté, et si, pour la fonder, nous usons du seul instrument qui soit efficace : le sacrifice. Je suis le plus fort, parce que l’arbre est plus fort que les matériaux du sol. La cathédrale est plus rayonnante que le tas de pierre. Je suis le plus fort parce que ma civilisation a seule pouvoir de nouer dans son unité, sans les amputer, les diversités particulières.» (7) Sans oublier que : «Il est aisé de fonder l’ordre d’une société sur la soumission de chacun à des règles fixes. Il est aisé de façonner un homme aveugle qui subisse, sans protester, un maître ou un Coran. Mais la réussite est autrement haute qui consiste, pour délivrer l’homme, à le faire régner sur soi-même.» (8)

Devenir humain

L’individu doit toujours être considéré comme fin, jamais comme moyen. L’exigence de sacrifice, dans la voie du combat intérieur, ne concerne jamais que soi-même, et ne peut s’arroger de droit sur l’autre. C’est une exigence morale qui respecte la résolution libre d’un être autonome. À mesure que l’homme s’élève vers Dieu, Dieu se rapproche de l’homme ; à mesure que nous allons vers les étoiles, les étoiles viennent à nous. L’éclipse du sacré est sans doute une étape nécessaire dans le développement de l’Homme. Il s’agit, en définitive, d’assumer le choix de Prométhée, lorsqu’il vola le feu sacré de l’Olympe et l’offrit aux hommes afin qu’ils tracent leur propre chemin à travers les ténèbres. Retenons donc ce message que Tyler Durden nous adresse – le message des «singes de l’espace» : une invitation à cesser de nous recroqueviller sur nous-mêmes et à devenir Humanité conquérante du mystère de l’univers. Pour accomplir cette tâche surhumaine sans tomber dans le piège du nihilisme, nous aurons besoin, plus que jamais, d’être combattants et humains.

Par Fabien AMOUROUX

(1) Nietzsche, Le Gai Savoir, libre cinquième, §343, traduit par Patrick WOTLING, éditions Flammarion, 2007
(2) Raphaël ARTEAU-MC-NEIL, Revue Phare Volume 1, Dossier : Quel portrait du XXe siècle trace le cinéma ?
(3) Kant, Fondation de la métaphysique des mœurs, Éditions Garnier flammarion, 1994, 2 tomes
(4) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Les trois métamorphoses, traduit par Georges-Arthur GOLDSCHMIDT, Éditions Livre de Poche, 1972
(5) Ibid.
(6) La Bhagavad-Gîtâ est le poème central du poème épique hindou Mahâbhârata
(7) Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre, XXVII, Éditions Garnier-Flammarion, collection Folio, 1977
(8) Ibid., XXVI

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