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L’histoire mythique de l’humanité. 2e partie : Le mythe des géants et la naissance de la civilisation

Dans un premier article, nous avons présenté le mythe du déluge, présent dans de nombreuses traditions et avec des similitudes, même entre des cultures aussi éloignées que celles de Mésopotamie et d’Amérique du Sud. Une manière de repenser l’histoire de l’humanité ?

Dans cet article, nous mettrons en lumière les plus remarquables de ces similitudes afin d’essayer de reconstituer le passé lointain de l’humanité tel que nous le décrit la mythologie universelle à travers le mythe des géants et de la naissance de la civilisation.

La guerre entre les géants et les dieux

Les mythes abondent également qui évoquent une guerre terrible, presque cosmique dans ses proportions, au cours de laquelle des géants, mages ou dieux selon les versions, se battent pour la souveraineté du monde, certains vaincus et condamnés à vivre ensuite sous la mer ou sous la terre (submergés sous le Déluge ?). Tels sont les Titans de la mythologie grecque, vaincus par Zeus et précipités dans les abîmes de la terre, ou, chez les Pericú (ou Pericues) de Basse-Californie, les rebelles exilés dans une caverne souterraine.

Dans le même ordre d’idées, on peut également citer le mythe d’Atlas, condamné à porter le monde sur ses épaules, provoquant des tremblements de terre à chaque fois qu’il le déplace d’une épaule à l’autre. Un mythe identique existe chez les Chibchas d’Amérique du Sud, où le démon Chibchacum joue le rôle d’Atlas.

Les géants, ancêtres de l’homme ?

Le thème des ancêtres géants de l’humanité, reflet d’une autre tradition ésotérique, est également important dans ces récits. On retrouve des références aux géants dans de nombreuses mythologies. Par exemple, les Grecs, comme nous l’avons déjà mentionné, croyaient que les Titans, une race divine de géants, étaient les ancêtres de l’homme. Dans la mythologie teutonique, l’homme et la femme naquirent de la sueur du géant Ymir. Dans une autre tradition germanique le père du premier homme fut le dieu-géant Tuisto (1).
Les Iroquois et les Hurons conservaient des légendes sur des géants dotés d’une force énorme et de pouvoirs magiques.
Chez les Incas, l’un des titres du dieu-héros Pachacamac était « Seigneur des Géants », faisant sans doute allusion au fait qu’il les avait vaincus (comme Zeus avait vaincu les Titans) (2).

On peut alors se poser une autre question : compte tenu des nombreuses références aux ancêtres géants, pourquoi ne sont-ils pas mentionnés, même à titre d’hypothèse, dans la « Préhistoire officielle » ? S’agit-il d’une pure fantaisie, ou peut-être y a-t-il encore beaucoup de choses que la science moderne n’aurait pas découvertes ?

Comme nous l’avons vu précédemment, ces mythes primordiaux nous ont parlé des évènements liés au récit fondateur du Déluge, véritable pivot de toute l’histoire mythique de l’humanité. Mais il est également intéressant de voir ce que la mythologie nous dit sur les époques antérieures et postérieures au Déluge, afin de pouvoir en obtenir une vision complète dans le temps.

Les mythes de l’âge d’Or

Ainsi, en remontant au plus lointain passé nous voyons que les mythes commencent souvent par le thème d’un Âge d’Or, où les hommes étaient en contact étroit avec les dieux.
Dans la mythologie assyro-babylonienne, par exemple, on raconte qu’avant le Déluge, ce sont les dieux qui régnaient sur les humains depuis le ciel. Dans la mythologie grecque, on dit qu’à l’époque de Cronos, dieux et humains vivaient ensemble dans une harmonie qui s’est ensuite perdue, la douleur n’existait pas et même la mort n’était pas comme aujourd’hui une cause de chagrin, mais comme le sommeil qui s’empare du corps d’une manière douce et suave. Dans la Bible, nous trouvons le mythe du paradis de l’Éden, où ni la mort ni la douleur n’existaient.

Généralement apparaît dans la Préhistoire mythique le thème d’une succession d’âges ou de d’humanités évoluant ou dans d’autres cas dégénérant, jusqu’à atteindre l’état actuel de l’humanité. Ces traditions, une fois de plus, illustrent de manière confuse l’histoire ésotérique de l’évolution.

Le poète grec, Hésiode, parle de quatre âges d’un déclin successif : l’or, l’argent, le bronze et le fer.
Les musulmans ont une tradition de sept humanités, dessinées par les anges, à partir de sept types de terre de couleurs différentes.
Dans la mythologie perse, le premier couple humain, conçu de la semence du premier homme, donna naissance à sept couples. De l’un d’eux naquit un autre couple, duquel descendirent les quinze humanités
Dans la mythologie irlandaise (celte), quatre ou cinq humanités se succédèrent, détruites successivement par des catastrophes, des épidémies et des guerres.
Parmi les peuples du Mexique, il existait la tradition des quatre soleils, ou quatre mondes successifs, chacun peuplé d’une humanité aux caractéristiques différentes, qui furent ensuite détruites faute d’avoir maintenu une perfection suffisante. Certaines de ces humanités furent transformées en singes.

Comme nous l’avons déjà vu, vers le milieu ou la fin de ce cycle survient, selon les traditions, une ère de crise, de conflit et de guerre, que ce soit entre les dieux et les anges ou une rébellion des hommes ou des géants contre l’ordre céleste. D’autre part, il existe les multiples traditions de déluge ou de catastrophe envoyée sur l’humanité, comme nous l’avons déjà analysé en détail.

La naissance de la civilisation

La dernière phase de cette évolution, avant l’entrée dans l’ère historique, se caractérise par l’apparition d’êtres héroïques et divins qui aident l’humanité postdiluvienne à reconstruire un futur, à survivre et à évoluer sans la présence des dieux sur lesquels elle s’appuyait auparavant. Ces héros ont enseigné aux humains l’agriculture, la politique, les arts et même la magie. Ces traditions de héros fondateurs, d’assistants divins ou de rois divins sont presque aussi universelles que celles du déluge.

En Égypte, nous avons ainsi d’abondantes références à cette race de rois divins qui instituèrent l’agriculture, la religion et la civilisation en général, et même une référence au dieu-roi Osiris qui, après avoir civilisé l’Égypte, aurait voyagé à travers le monde, répandant les principes de la civilisation.

Il existe un personnage très proche d’Osiris dans la mythologie perse, appelé Hushang. Comme Osiris, il est le premier roi à apporter les bienfaits de la civilisation à son peuple. Plus tard, tel Horus (fils d’Osiris dans la mythologie égyptienne), il venge la mort de son père, tué par un démon (comme Seth l’Égyptien). Puis il se lance dans la civilisation du monde entier. Ce thème d’une mission civilisatrice mondiale est très intéressant, car il aurait peu de chances d’apparaître s’il n’était basé sur une réalité historique.
Une autre version existe d’ailleurs à l’autre bout du monde, chez les Mayas d’Amérique centrale. On y trouve la légende du héros Kukulkan, venu de l’ouest avec dix-neuf compagnons. Ils séjournèrent dix ans au Yucatán, posant les bases de la civilisation maya. Kukulkan rédigea de sages lois, puis partit sur un navire, disparaissant dans la direction du soleil levant.

Le vol du feu

En Grèce, c’est le dieu-héros Prométhée qui, apitoyé par la situation désespérée des hommes, accomplit le célèbre exploit de voler le feu céleste de l’Olympe pour le donner aux hommes, acte pour lequel il fut condamné par Zeus à la torture sur le mont Caucase, jusqu’à ce qu’il soit libéré par le héros humain Héraclès. Ce feu céleste symbolise à la fois la connaissance du feu physique et tout ce qu’il peut apporter à la civilisation (la possibilité de forger des outils, des armes, etc.) et, fondamentalement cette étincelle d’intelligence qui nous distingue des animaux – non seulement celle qui nous rend plus astucieux, mais aussi celle qui nous permet de reconnaître en nous-mêmes l’âme, la conscience divine, ainsi que la possibilité de devenir un jour des dieux. C’est pourquoi, tout comme Jéhovah punit le serpent (vieux symbole de sagesse et de conscience éveillée) pour avoir incité l’homme à manger du fruit de l’arbre de la connaissance, Zeus punit Prométhée pour avoir accordé à l’homme ce don interdit.

Dans ce mythe si important, nous trouvons l’un des aspects les plus précieux du mythe en général, c’est-à-dire sa capacité à apporter des connaissances sur l’évolution de la conscience humaine. Il ne nous dit pas tout, mais il incite ceux qui aspirent au savoir à approfondir leurs recherches.

Du fait de l’importance de ce mythe du feu, on le retrouve également en Inde, où c’est Matarisvan (3) qui prit la foudre du ciel et révéla aux mortels le secret de l’élément igné.
De même, chez les Mayas, ce feu leur fut conféré par le dieu-héros Tohil, qui le leur avait offert lors de leur séjour à Tullan, où ils s’étaient rendus pour découvrir les mystères divins. C’est apparemment après avoir reçu le feu que leur langue se divisa et devint multiple, de sorte que « les ancêtres ne se comprirent plus… »

Les héros civilisateurs

En poursuivant les exemples des héros civilisateurs et des rois divins, les Chinois affirment qu’aux temps anciens les hommes vivaient dans des grottes, mais que plus tard, les « empereurs célestes » arrivèrent pour leur apprendre à fabriquer des outils et à construire des maisons.

En Australie, c’est un esprit féminin appelé Serpent de l’Arc-en-ciel qui enseigna à ses enfants, les humains, à parler et à comprendre, à chercher de la nourriture et à choisir ce qu’ils devaient manger. Chez les peuples de la forêt amazonienne (les Yanomami), c’est un autre serpent, l’Anaconda Cosmique, qui leur apprit à cultiver. Notez à nouveau les références à la figure du serpent. Rappelons également qu’en Inde, il existait des êtres appelés les « rois Nagas », ou rois-serpents, réputés pour leur sagesse, qui vivaient dans des cavernes souterraines et qui étaient capables de transmettre de grandes connaissances aux humains qui le méritaient.

En Amérique, la figure du héros divin qui apporte la civilisation apparaît chez presque tous les peuples. On peut mentionner parmi eux les Chibchas de Colombie, qui attribuent la création de la civilisation et de tous les arts à Bochica, le dieu soleil. Les Incas, qui disent la même chose de Pachacamac, qui renouvela le monde en transformant l’humanité créée par Viracocha (le dieu créateur) et lui enseignant divers arts et métiers. Également solaire, il était connu sous le nom de « Fils du Soleil » et, comme déjà mentionné, « Seigneur des Géants ».

Après ces impulsions originelles, les différentes cultures se sont développées et épanouies, donnant naissance aux civilisations et cultures historiques que nous connaissons plus ou moins. Ainsi, l’ère mythique a cédé la place à l’ère historique, c’est-à-dire « ce qui n’est pas enfoui dans un passé lointain et dont on se souvient donc plus clairement », comme on pourrait le définir. Le mythe, lui, se réfère à des époques qui se perdent dans le temps, et pour cela les faits tendent à se mélanger et à se déformer. C’est pourquoi le concept de mythe a été assimilé à notre époque, si obsédée par les faits artificiels, au mensonge et à la fausseté. Mais il n’en est rien. Le mythe, au moins sous une de ses nombreuses clés, fait toujours référence, d’une manière ou d’une autre, à des faits historiques, en plus des phénomènes psychologiques et spirituels.

L’histoire des civilisations

En résumant l’ensemble fourni par l’étude de la mythologie universelle, nous pouvons l’analyser selon les phases suivantes :

  • L’Âge d’or, époque où l’humanité coexistait avec les dieux et où la douleur n’existait pas.
  • Les étapes intermédiaires d’évolution/déclin, soulignant la probabilité de l’existence, dans cette phase, d’une humanité gigantesque, dont l’humanité actuelle est issue. Cette phase culmine avec :
  • Le Déluge, qui anéantit la majeure partie de l’humanité. La perte du langage universel et la confusion des langues.
  • Le retour à la civilisation, sous l’impulsion d’êtres divins/héroïques qui enseignent à l’humanité les connaissances matérielles et métaphysiques nécessaires à la poursuite de son évolution.
  • L’ère historique des cultures et des civilisations connues.

Les mythes nous disent-ils quelque chose sur le futur ?
En arrivant à ce point, il serait intéressant d’examiner si les mythes nous renseignent sur le présent, et plus encore sur le futur. En réalité, ils nous en disent moins que sur le passé, comme on pouvait s’y attendre, mais ils suggèrent néanmoins des choses très intéressantes.

Les Perses, par exemple, disaient qu’« à mesure que le temps s’écoulera et que la fin du monde approchera, la terre deviendra plus plate, les hommes seront plus semblables entre eux et, de fait, meilleurs. Les héros antiques, en revenant à la vie, œuvreront pour le bien commun. De nombreux aidants futurs, de nombreux sauveurs, les Saoshyant (4), réprimeront la méchanceté. Le Sauveur final serait, selon une version, une réincarnation du premier homme. »

De nombreuses autres légendes relatent des faits similaires, comme celle du roi Arthur, ce souverain endormi qui se réveillera avec ses chevaliers et reviendra pour chasser la méchanceté du monde et rétablir la justice. Elles évoquent une cyclicité du devenir historique, qui implique non seulement l’essor et le déclin des civilisations comme une marée sans fin, mais, à plus grande échelle, un retour au commencement des choses, un retour cyclique dans le temps, permettant la réapparition des héros, des rois mages et divins, et enfin le retour de cette fraternité entre les hommes et de cette convivance avec les dieux qui caractérisait l’Âge d’Or tant regretté.

Ainsi, les mythes nous révèlent quelque chose de très important sur le futur. Bien que le monde actuel soit un « âge de fer », ils nous invitent à anticiper une ré-évolution de la conscience humaine qui nous mènera inexorablement vers une nouvelle ère de héros, et finalement vers le rétablissement de l’âge d’or.
Avoir cette vision, c’est comme avoir une arme magique qui nous encourage à œuvrer pour ce futur avec patience et enthousiasme.

(1) Tuisto est considéré comme le premier dieu des Germains. Il est aussi le père de Mannus, considéré comme l’ancêtre de leur peuple.
(2) La Genèse (6, 1-4) mentionne des géants (« nephîlîm ») soulignant leur taille exceptionnelle, associée à une force physique redoutable. Cette mention, qui figure tout juste avant l’annonce du déluge qui les détruira, laisse à penser qu’ils font partie des causes du fléau.
(1) Mātariśvan dans le Rigveda est un nom d’Agni, ou d’un être divin étroitement associé à Agni.
(4) Saoshyant, signifiant littéralement « celui qui apporte le bénéfice » »représente une figure messianique centrale dans la tradition zoroastrienne, incarnant l’espoir d’une rénovation finale du monde.
Article extrait du site https://biblioteca.acropolis.org et traduit par Michèle Morize
Crédit image : Prométhée de Gustave Moreau sur Wikipedia

Julian SCOTT
Nouvelle Acropole Royaume Uni
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La revue Acropolis est le journal d’information de l’école de philosophie Nouvelle Acropole France

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