
Face à l’actualité mouvementée de ce début d’année, garder conscience n’est pas un luxe. Tout va à une telle vitesse que nous peinons à comprendre le sens des bouleversements du monde que nous habitons. Étourdis par la vitesse, nous avons du mal à rester centrés, à prendre la mesure de ce qui se joue, à prendre de la distance, à prendre conscience. À vrai dire, la conscience n’est plus à la mode, perçue comme douloureuse, elle a la gueule de bois.
Quand 87% des moins de 30 ans aux États-Unis, pratiquent régulièrement le binge-watching (1) ou visionnage compulsif de séries à la chaîne pendant plus de trois heures, comme une solution viable pour gérer les tensions, et pratiquent sans y voir de problème, l’anesthésie de la conscience comme méthode de récupération psychologique face au stress (2), c’est que quelque chose ne tourne pas vraiment rond. Et le mouvement s’emballe, car après l’invasion des écrans et l’augmentation exponentielle du temps passé devant eux, l’apparition de l’Intelligence Artificielle, désormais sollicitée pour une grande part des tâches que notre intelligence accomplissait, rend l’effort ridicule et la réflexion fastidieuse. Quand d’un clic toute question semble pouvoir être résolue, tout s’accélère, et l’instantané grandit aussi vite que l’absence à soi-même.
Exercer sa conscience semble désormais aride à nos contemporains, voire utopique pour les plus résignés. Pourtant, cette démission n’est pas sans conséquences. « L’utilisation massive d’outils d’intelligence artificielle pourrait modifier en profondeur notre fonctionnement cognitif. » (3) Selon une enquête du centre Imagining the Digital Future de l’université Elon (avril 2025), 61% des experts affirment que nos modes de pensée et de raisonnement sont directement menacés. Il ne s’agit pas d’un changement de surface, mais d’une atteinte à notre « système d’exploitation natif », notre autonomie de jugement s’effrite, selon le rapport qui pointe un effondrement de la métacognition, cette faculté cruciale de réfléchir sur nos propres raisonnements.
Pour autant, notre conscience, aujourd’hui si malmenée et anémiée qu’elle soit, ne peut se réduire aux flux de nos pensées dispersées. Elle est bien plus que cela, car elle est à la fois l’expression de notre présence qui surplombe les circonstances, et la manifestation mystérieuse de notre identité profonde dans le monde. Elle seule, face au tumulte de nos pensées et de nos émotions, peut nous offrir la mise à distance vitale dont nous avons tant besoin. À l’inverse, son absence signe notre défaite, car dès lors nous ne pensons plus, nous sommes pensés, nous ne vivons plus en conscience, nous sommes définis par nos émotions.
Un monde saturé d’informations, qui laisse sa conscience en friche, voit son espace intérieur se faire vampiriser par l’immédiateté des sollicitations. Le présent des circonstances l’avale au point de se confondre avec sa pensée elle-même.
Face à ce rouleau compresseur numérique, l’essentiel comme l’expliquait Vaclav Havel dans Le Pouvoir des sans pouvoirs, est de vivre dans la vérité, quand tout pousse au mensonge, de rester fidèle à sa conscience. C’est là que réside, non l’optimisme béat mais l’espoir : « L’espoir n’est absolument pas la même chose que l’optimisme. Ce n’est pas la conviction que quelque chose va bien se terminer, mais la certitude que quelque chose a un sens, quelle que soit la façon dont ça se termine. »(4)
Véritablement présent à nous-mêmes comme aux autres, en capacité de nous remettre en question, la conscience nous permet de savoir non seulement que nous sommes là, mais aussi et surtout pourquoi nous sommes là. La plupart de nos erreurs naissent de son absence, de cette étrange désertion de nous-mêmes face à la responsabilité de nos choix.
Alors, si le monde devient inhumain lorsqu’il est emporté dans un mouvement où ne subsiste aucune espèce de permanence comme disait Hannah Arendt (5), il nous faut résister à la déferlante, et tenir ferme notre conscience. L’essentiel est d’assumer de prendre de la hauteur pour nous extraire du brouhaha car disait-elle, vivre une solitude féconde implique que« bien que seul, je sois avec quelqu’un, c’est-à-dire moi-même. Elle signifie que je suis deux en un » (6). C’était pour elle, la condition pour interroger notre monde et notre vie, pour ne pas seulement connaître comme on collectionne les idées, mais apprendre à penser et donner du sens.
Nous avons besoin de philosophie car nous avons soif d’essentiel. Elle pourra nous permettre de résister, nous faire penser contre nous-mêmes, contre nos habitudes et nos enfermements. Car elle seule valide le sens de notre vie. Nous avons aujourd’hui soif de sa présence au-delà de tout discours, car sans elle, toutes nos actions ne valent guère plus qu’une poignée de sable sec.
Vivre vraiment, c’est refuser de perdre conscience, c’est là toute l’urgence actuelle de la philosophie comme une manière de vivre !




