
Le Greco est un artiste-peintre atypique de l’art occidental. Avec lui, le sacré de la religion orthodoxe s’exprime dans toute sa force.
Né en Crète en 1541, Le Greco fut profondément influencé par le caractère religieux de l’art orthodoxe hérité de Byzance. Il débuta sa carrière artistique en étant peintre d’icônes.
Un art transfigurateur
« Est-ce que le Christ aurait voulu qu’on le peignit ? » se demandait Kierkegaard. C’est pourtant bien le Christ qui a créé la première icône en laissant un témoignage de lui-même à travers la sainte Face, le suaire de Turin où l’on voit son visage imprimé. L’icône dégage la lumière, celle manifestée sur le Mont Thabor lorsque Jésus se montra dans sa divinité à ses disciples. Cet éblouissement initie le peintre à son art et l’icône est une transfiguration. « On exigeait des images qu’elles fussent « vraies » » (1).
Le Greco sera influencé par ces visions et quand il ira à Venise, à Rome, en Espagne, il donnera une allure réellement mystique à ses œuvres. Entre son héritage oriental et les règles de l’art occidental, il a élaboré une synthèse qui s’est peu à peu approchée de la perfection.
Trois œuvres représentatives jalonnent cette trajectoire :
– Le Mont Sinaï sur le triptyque de Modène,
– Jésus chassant les marchands du temple.
– Le portrait de Saint Pierre.
Un sentiment d’élévation
Le caractère sacré des œuvres de l’artiste est déjà visible dans le revers central d’un panneau du triptyque de Modène (1568). Il montre des pèlerins sur le chemin du monastère bâti au pied du Mont Sainte-Catherine, au-delà le Mont Sinaï, en métaphore d’un chemin vers le paradis. Dans toutes les religions, la montagne passe pour avoir une nature divine en raison de sa verticalité. Le mont Sinaï est incontestablement un haut lieu tant pour les Juifs que pour les chrétiens, aussi un lieu vertigineux. Le monastère lui-même est conçu comme un effort pour aller vers le Ciel.
L’idée qui domine là est celle de la prière. Existent deux conceptions théologiques différentes, celle catholique appuyée sur la Grâce exprimée par Dieu descendant vers les hommes, l’autre, plus orthodoxe, selon laquelle l’homme, né libre, choisit délibérément d’aller vers Dieu, la conception de Saint Ignace. Chez Le Greco l’homme monte vers Dieu.
La notion d’élévation présente dans les icônes imprègne l’art du Gréco. Ce dernier parvient à créer ce tour de force en mettant le point de fuite de la perspective très bas de telle sorte que le regard du spectateur soit attiré vers le haut.
Transcendance d’un acte humain
Dans Le Christ chassant les marchands du temple (Londres, National Gallery, 1600), Le Greco semble redescendre sur Terre car c’est par un acte de violence que Jésus manifeste sa vie spirituelle. Son geste n’en est pas moins symbolique puisqu’il invite chacun à opérer une purification de son âme. L’Église catholique, par le moyen de la contre-Réforme, tentait alors de toutes ses forces de lutter contre l’hérésie protestante.
L’héritage de Byzance est présent. Montré dans toute sa gloire, le Christ a une position centrale et domine les personnages de sa haute taille. Comme dans les mosaïques de l’art orthodoxe, règne une indifférence à l’égard de l’échelle. La réalité est dépassée pour que soit mise au pinacle la valeur sacrée du message. La lumière émanant de l’icône se retrouve dans ce tableau en lui donnant un aspect surnaturel.
Pour autant, l’influence occidentale transparaît à travers Venise. A Tizian Vecellio, plus connu sous le nom de Titien, le Greco a emprunté la volonté d’humaniser la religion. Une importance est accordée aux couleurs si chères à Venise. La théâtralité de l’art baroque, qui veut frapper les âmes, se manifeste déjà dans cette peinture du Greco, notamment avec l’architecture.
Une stature gigantesque donnée au saint personnage
En Espagne, à Tolède où il trouva sérénité et silence, le mysticisme du Greco atteint son plus haut degré d’expression. Sa foi était sans concession puisqu’il alla jusqu’à valoriser l’Inquisition en faisant le portrait de cardinaux d’une rigueur sans partage !
Dans le portrait, le peintre put exprimer ses élans mystiques car toute la dimension religieuse de son art se concentrait sur un seul être, avec « le rejet de toute description naturaliste ainsi que l’absence d’accessoire ou d’élément superflu » (2). Dans sa vision personnelle de Saint Pierre (Madrid, monastère de l’Escorial) s’observe la foi du Greco.
À l’instar du Mont Sinaï, le saint personnage est présenté à partir du bas ce qui lui donne une stature gigantesque. Il est montré de manière frontale de façon à faire face directement à celui qui le regarde, à l’exemple des saints de l’art orthodoxe. Un fond, à peine ébauché, représente l’orage et donne sa force au personnage.
L’influence de l’Occident est cependant présente avec le caractère individualiste attaché à l’art du portrait. Une élongation, propre au maniérisme, accroit sa puissance spirituelle.
Les clés détenues par le saint représentent la fonction que tout être humain se doit d’assumer ; l’important est non ce que l’on fait mais comment on le fait. Surtout, une dimension psychologique est affirmée. Si Pierre a péché envers le Christ il n’en demeure pas moins très grand et de sa personne se dégage la dignité, le pardon que tout homme peut espérer.
Le tableau donne à voir la différence entre le remords et le repentir. Si le remords est de toutes les religions, le repentir, typiquement chrétien, pose le problème de l’effacement de la faute, exige une distance entre soi et le péché, lave et fait en sorte que l’individu ne soit plus le même homme.
Le propre de l’art sacré et de sa nature fantastique est de tourner le dos à la réalité pour représenter des valeurs au-delà de l’humain. Ce tour d’esprit est présent dans la peinture du Greco, lequel, en comparaison des autres peintres religieux occidentaux, a donné à son art une dimension surnaturelle.
(1) Fernando Marias, Greco Biographie d’un peintre extravagant, Editions Adam Biro, 1997, p.32
(2) Pierre Civil, Greco et le portrait : du stéréotype à l’individualité. In Emmanuel Marigno (sous la direction de), Le Greco : être artiste et peindre dans l’Espagne post-tridentine, Éditions Ellipses, 2020, p.228
Didier LAFARGUE
Journaliste à Bordeaux
Bibliographie :
Fernando Marias, Greco Biographie d’un peintre extravagant, Éditions Adam Biro, 1997
Guillaume Kientz (sous la direction de), Greco, Louvres éditions, 2019
Charlotte Chastel-Rousseau, Greco, l’invention d’un nouveau langage, Éditions Gallimard, 2019




