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« Le Pérou avant les Incas », Les Moché, un univers symbolique proche de la nature

Précédemment, nous avons découvert la culture Moché qui s’est développée bien avant les Incas au Pérou (1). Bénéficiant de ressources importantes et d’une société bien organisée, cette culture s’est dotée d’un univers symbolique très riche et très proche de la nature.

 

L’iconographie mochica est unique dans les Andes anciennes par sa diversité, son originalité et sa complexité.
L’iconographie mochica est unique dans les Andes anciennes par sa diversité, son originalité et sa complexité.

L’iconographie mochica est unique dans les Andes anciennes par sa diversité, son originalité et sa complexité. Ce système de représentation se retrouve inscrit, sculpté, gravé ou peint sur différents supports dont la céramique, le textile, le bois, la pierre, le métal, l’argile et même la peau. Ces scènes et symboles couvrent les murs des édifices cérémoniels ainsi que les offrandes en céramique présentes dans les tombeaux.

Les Moché ont réalisé une adéquation entre les éléments du milieu naturel et des aspects autant symboliques que rituels comme le combat de capture et le sacrifice humain.

On a pu identifier grâce aux grands ensembles de tombes des nobles des aspects essentiels de leur représentation symbolique, parmi lesquels on peut souligner le rapport entre les êtres aux attributs surnaturels (êtres à crocs et animaux mythiques) et la nature du dirigeant ; l’écologie rituelle du pouvoir avec la triade du poulpe, du hibou et de l’araignée et la dualité symbolique (2).

 La rencontre des opposés dans la cosmogonie des Moché

Comme dans d’autres cultures andines, les Moché représentent le monde dans des couples d’opposés qu’ils associent au masculin-féminin. L’idée centrale n’est pas seulement le parallélisme des opposés, comme dans un miroir mais surtout leur rencontre dans un but de procréation. C’est la rencontre des opposés qui engendre le présent et permet l’émergence d’un futur. Le rituel moché favorise cette reproduction pour le futur, ce qui garantira leur continuité de la collectivité (3).

Les paires d’opposés partent de cette dualité masculin-féminin qui se traduit par les catégories du « monde d’en haut » (Hanan pacha) et du « monde d’en bas » (Hurin pacha) qui se trouvent à la limite de la surface de la terre. Leur rencontre permet la reproduction du monde. Mais à son tour, chacun de ces mondes est subdivisé en deux moitiés, l’une masculine et l’autre féminine. Le monde d’en haut, diurne, s’oppose au monde d’en bas, nocturne. Le monde d’en haut diurne est en rapport avec l’époque sèche (huchuy) ; le monde d’en bas nocturne est associé avec l’époque humide (pocoy). Le monde d’en bas est d’un côté terrestre et de l’autre aquatique, en lien avec la mer. Chaque partie est encore sous-divisible selon ce principe binaire. Comme les opposés sont en constante union et reproduction, on peut les représenter par une spirale, dont la moitié d’en haut tourne en sens contraire aux aiguilles d’une montre et la moitié d’en bas, circule dans le sens horaire.

Le rythme des rencontres (tinku) des parties opposées et complémentaires dans le temps est gouverné par les astres, le mouvement du soleil entre les solstices, les phases de la lune et le mouvement de la Voie Lactée dans le ciel nocturne. Les Moché, comme les paysans andins, observaient ces mouvements et les mettaient en rapport avec les changements cycliques de la nature qui gouvernaient le cycle agricole. Dans un climat désertique, dans lequel la base de la subsistance est l’agriculture d’irrigation à grande échelle, il est normal de célébrer des rites pour que les eaux apparaissent dans les fleuves des lits et permettent de remplir les canaux d’arrosage, ou que l’on ritualise le changement vers la saison de la sécheresse qui indique un changement d’activités.

Des espaces et des fonctions précises attribués aux dieux moché

Le panthéon moché associe des divinités à des espaces et à des fonctions précises.
Le panthéon moché associe des divinités à des espaces et à des fonctions précises.

Les « êtres de pouvoir » (kamaq) habitaient les diverses parties de l’univers en régissant les espaces opposés, les alternances des saisons et du jour et de la nuit. Ils étaient représentés avec des traits de félins et des crocs. Le plus réputé est Ai-Apaec qui apparait comme dieu « créateur ».

Le panthéon moché associe des divinités à des espaces et à des fonctions précises.

Le monde d’en haut est gouverné par deux divinités, une diurne et une nocturne.
L’une plutôt solaire et l’autre associée aux étoiles, représentées par la Voie Lactée.
La « Divinité diurne » préside plutôt la saison sèche et la « Divinité nocturne », la saison humide.
La « Divinité diurne » est entourée de foudres et peut être portée sur un palanquin par des oiseaux diurnes. Son animal médiateur est l’aigle.
La « Divinité nocturne » est associée au hibou et aussi au jaguar, dont le corps tacheté évoque les étoiles de la constellation d’Orion ou la Voie Lactée.
Le monde d’en bas est aussi gouvernée par deux divinités, la « Divinité de la Mer » et l’unique divinité féminine des quadrants qui est la « Divinité de la Terre ».
Il y a deux divinités qui peuvent circuler entre les mondes, la « Divinité lunaire » et la « Divinité Intermédiaire ».
La « Divinité lunaire » est présente le jour et la nuit mais gouverne surtout le monde souterrain. Une part de l’année, elle est en rapport avec la « Divinité diurne » et l’autre avec la « Divinité nocturne ».
La « Divinité intermédiaire » est une divinité omniprésente, en rapport avec le monde du jour et de la surface terrestre mais qui se confronte et s’allie avec tous les quadrants. Ses animaux emblématiques sont l’iguane et le chien tacheté.

Mais, toutes les divinités circulent entre les mondes.
Ainsi, la « Divinité diurne » disparait dans la nuit et est moins visible entre le solstice de juin et l’équinoxe de septembre (de l’hiver au printemps dans l’hémisphère Sud).
Lorsque la « Divinité nocturne », située dans la Voie Lactée devient moins visible, on considérait qu’elle montait sur les sommets (lomas) et on la représentait assise sur une pyramide.

Toutes les représentations ont une signification cosmologique.

Le monde des morts, un monde souterrain féminin

L’univers moché est subdivisé en deux milieux entre-liés, le monde d’en haut, masculin,et le monde d’en bas, monde souterrain, humide et féminin.
L’univers moché est subdivisé en deux milieux entre-liés, le monde d’en haut, masculin,et le monde d’en bas, monde souterrain, humide et féminin.

L’univers moché est subdivisé en deux milieux entre-liés, le monde d’en haut, masculin, subdivisé dans le monde du ciel diurne et l’autre du ciel nocturne et le monde d’en bas, monde souterrain, humide et féminin, en rapport avec la nuit et la mer. Ces deux milieux se subdivisent à leur tour. Le monde des morts pour les Moché est dans le monde souterrain féminin, la Terre où ils enterrent leurs morts.

On représente dans le monde des morts toutes sortes de personnages de tous âges et des deux sexes. On distingue des groupes dansants et jouant de la musique ou réalisant certains rituels.
Ce monde de dualités se complémente et se complète dans un échange permanent.

La représentation de scènes dites érotiques avec davantage de figures féminines a plusieurs interprétations. D’une part, le rappel de l’union du ciel et de la terre, du monde visible et du monde invisible. Et d’autre part, par le transfert du sperme, source de vie, on redonne un peu de vitalité au monde des morts qui en manque cruellement.  Car le monde souterrain manque de la masculinité qui détient le pouvoir générateur. Pour cela, la déesse Terre joue de la flute andine pour attirer ses opposés masculins du monde d’en haut.

Souvent apparaissent des représentations des personnages difformes, malades, aveugles, nains ou handicapés et parfois la déesse de la terre même est associée à l’image de la borgne parce qu’ils sont proches du monde des morts, bien que placés à la surface du monde. Ils font la passerelle entre les deux mondes, comme des êtres intermédiaires.

Le rite de l’union des mondes

De nombreux vases représentent une succession de personnages se tenant par une corde et réalisant une danse que l’on nomme la « danse de la corde ». Ils sont présidés parfois par des divinités, celle d’en haut et celle d’en bas et le cortège rassemble des danseurs avec des habits des deux mondes.

Ils expriment le rite de tinku, de réunir les mondes. Ils ont donc une conception dynamique de la vie où les forces opposées tendent à s’unir pour reconstruire la grande unité du monde qui relie en un seul élan les vivants et les morts, le visible et l’invisible.

Les Moché, civilisation moins connue des Occidentaux n’en est pas moins remarquable comme l’on a pu en juger par ses relations très proches de la Nature et son organisation sociale très structurée. On ignore pourquoi cette civilisation a disparu brusquement. Elle a été suivie par les cultures des empire Sican et Chimu et plus tard par les Incas.

(1) Lire l’article du même auteur, Le Pérou avant les Incas, Les Moché, une culture très élaborée, paru dans la revue Acropolis N°294
(2) Les rois mochica. Divinité et pouvoir dans le Pérou ancien, Steve Bourget, MEG, Genève, 2014
(3) Moche, cosmología y sociedad, Jürgen Golte, Ed. IEP, Lima, 2009
Légende des illustrations
N°1 : Céramique Divinité nocturne
N°2 : schéma de l’image du monde
N°3 : Tinku  (union du Ciel et de la Terre)
N°4 et 4 bis : Schémas des dieux
N°5 : Déesse terre et danse
N°6 : Rites érotiques
N°7 : Danse de la corde
Le Pérou avant les Incas. La culture Moché. Exposition au Musée Quai Branly : Du 14 novembre 2017 au 1 avril 2018
http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/le-perou-avant-les-incas-37626/
Voir le catalogue Le Pérou avant les Incas, sous la direction de Santiago Uceda Castillo et Luis Jaime Castillo, Ed Flammarion, 2017
Par Laura WINCKLER

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