Sciences humaines

Pierre Rabhi, l’éloge de la modération

L’écrivain et philosophe Pierre Rabhi, pionnier de l’agroécologie en France et cofondateur du mouvement Colibris, est décédé samedi 4 décembre 2021 à l’âge de 83 ans.

Auteur notamment de Vers la sobriété heureuse (1), plaidoyer sur la joie de vivre dans la simplicité, vendu à 460.000 exemplaires, il a transmis des messages d’union, de transcendance, de simplicité et d’exemplarité. Il a laissé une belle empreinte dans les nouvelles générations qu’il a inspiré par son action, modeste mais constante, en combinant le colibri qui fait sa part et le taon socratique qui aiguillonne ses contemporains. C’était un homme au service de la vie et de l’humanité dans l’homme, Matthieu Ricard dira de lui qu’il était un « frère en conscience ».

Une vie singulière au service de la vie, de la nature et de l’humain

Figure du sage appelant à l’« insurrection des consciences » et au refus de toute aliénation consumériste, Pierre Rabhi est le chantre de la sobriété librement consentie. Servis par un indéniable sens de la formule, ses appels à la modération et au respect de la terre emportent une adhésion considérable. Il est devenu un porte-parole de l’agroécologie pensée comme une éthique de vie mais aussi un philosophe du changement de paradigme.
Tout à la fois agriculteur bio dans ses Cévennes aimées, essayiste, écologiste, poète et romancier, cet homme à la silhouette fine mais non fragile, le visage au regard végétal sur lequel se lisaient ses origines sahariennes, avait aussi une singularité de paroles et de parcours.

Avec Cyril Dion – l’auteur du documentaire militant à succès Demain –, Pierre Rabhi avait cofondé le mouvement citoyen des Colibris, qui appelle aux actions locales, comme les jardins partagés, les fermes pédagogiques ou encore les circuits d’approvisionnements courts.
Pierre Rabhi avait choisi ce petit oiseau pour illustrer sa philosophie en se fondant sur une légende amérindienne : face à un incendie dans une forêt, le colibri « s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu », provoquant des sarcasmes de la part des autres animaux. « Je le sais, mais je fais ma part », répondait-il dans cette légende que Rabhi ne cessait de conter.

Pierre Rabhi a compilé dans divers livres (2), en auteur prolixe de La Convergence des consciences à La Part du colibri ou encore un Manifeste pour des oasis en tous lieux, toute une philosophie simple, qui s’adresse en individualité à chacun. Dans les films documentaires, de L’Odyssée de l’empathie (3 )à Demain (4), il a promené sa figure désormais presque en signature logo, chemise à carreaux, pantalon de velours côtelé, bretelles et sandales.
Pas de lendemains qui chantaient donc pour Pierre Rabhi mais des actes quotidiens – « Cultiver son jardin est un acte de résistance », disait-il ainsi, complétant la sentence voltairienne. Une approche apolitique, voire méfiante envers elle. Certains de ses détracteurs lui reprochaient d’ailleurs d’axer sa pensée sur la seule transformation individuelle, négligeant ainsi les rapports de force et l’action collective.

Il disait : « J’incarne concrètement l’écologie avec des propositions et des méthodologies. Je crois beaucoup à la force de la simplicité. Les gens me perçoivent comme un type qui fait ce qu’il dit et qui dit ce qu’il fait. Comment dois-je honorer cette confiance qu’on me fait ? Je l’honore en disant : si nous voulons, nous pouvons changer le monde. La solution ne passe pas par le politique, elle passe par l’élévation de la conscience. »

À la rencontre d’un vieux sage qui nous ramène à l’essentiel

Imaginons pour un instant que nous marchons à ses côtés, en écoutant les paroles d’un vieux sage qui nous ramène à l’essentiel…
« Il est difficile de définir ce qui fait une destinée humaine. Je vois mon propre itinéraire comme un chemin initiatique et n’aurais jamais pu imaginer que le petit orphelin du désert soit mené là où j’en suis aujourd’hui. Les multiples déchirements que j’ai subis auraient pu me faire tomber dans la révolte amère. J’ai préféré me mettre au service de l’amour et de la vie. Je suis entré dans cette posture sacrée à partir du moment où j’ai compris que je pouvais prendre soin de la Terre-Mère, participer à sa régénération et à sa préservation pour le bien de tous, la respecter et l’honorer dans mes actes quotidiens. Aimer, prendre soin et rechercher la cohérence ont été pour moi des moteurs porteurs de sens et d’enthousiasme. »

Il a fait de la modération sa règle de vie en expliquant qu’elle lui évoque « une tranquillité, une forme de contentement, un sentiment de satiété, de satisfaction profonde de ce que l’on a. Elle ramène les choses à leur juste valeur. La sobriété heureuse permet de sortir du manque, de libérer de l’espace en soi pour la joie, la créativité, la beauté et le partage.»
Par rapport au féminin, il en éprouve un immense respect et admiration en se révoltant face à la subordination à laquelle elle est réduite. « Dans la précarité, le féminin est souvent plus puissant que le masculin. Au Sahel, dans des zones très arides, quand les familles n’ont plus rien, les femmes continuent à œuvrer, à aller chercher du bois, à entretenir le feu. Elles portent la société et sont plus enclines à protéger la vie qu’à la détruire. Aujourd’hui, dans cette période transitoire, indéfinissable, au nord comme au sud, elles se mobilisent pour le changement. Dans ma vie, de nombreuses femmes ont compté pour moi, à commencer par Michèle, mon épouse.» Et aussi : « même dans les pays les plus égalitaires, il nous faut corriger l’injustice et l’arbitraire, rééquilibrer le désir de conquête par l’instinct de protection de la vie. Je ne dis pas que l’un est masculin et l’autre féminin. Je crois à la présence de ces deux forces en chacun de nous ».  
Et encore de façon plus poétique : « Vous voici, femmes de vigilance, maîtresses de grandes germinations, vous êtes parmi nous, filles du cosmos, porteuses des cadences lunaires. Noire, jaune, blanche, rouge, fragment d’ébène, d’ivoire, de cuivre ou d’or. Vous êtes racine unique nourrissant de multiples rameaux déployés sur le monde. »
Cet hommage à la fonction de mère qui évoque le mystère de la Grande Déesses primordiale et la force génératrice de vie de la nature ne veut pas dire qu’il réduit le féminin à sa fonction reproductrice, car les femmes peuvent réaliser les mêmes travaux que les hommes, mais que cette fonction a quelque chose de sacré et de mystérieux que l’on doit honorer et célébrer avec respect. 
Il lutte pour un éveil individuel de la conscience comme condition pour une transformation profonde de l’humanité dans son ensemble. Sans cela, tous les changements sont superficiels et éphémères. « L’évolution, si elle a un sens, est d’aboutir à l’humanisation, à savoir une humanité élevée avec une conscience élevée. » 
Et cela doit renforcer la quête d’unité. « S’il y a un avenir pour l’humanité, c’est de travailler à son unité. Une alchimie globale doit se produire et cela passe par reconnaitre que nous sommes tous de la même espèce et tous dans le même bateau. »

Mais le moteur qui mettra ceci en marche est l’altruisme et la force de l’amour qui est source d’unité qui peut changer le destin de l’humanité.  « La vie sur Terre s’est organisée moins sur la rivalité que sur la coopération et la complémentarité. Dans la nature, rien ne s’oppose à rien. C’est l’homme qui a introduit la dualité. Et la dualité majeure de notre époque est celle qui oppose l’humain à la nature, à la vie, à sa vie. Aimer, au fond, consiste à retrouver notre alliance avec la nature. Avec amour et modestie, en assumant notre responsabilité, en choisissant de mettre en cohérence notre vie avec nos valeurs profondes, nous pouvons avoir une puissance immense. » 

La clé de cette révolution des consciences passe également par une nouvelle éducation dont il a semé, avec d’autres, quelques bribes, comme par exemple, l’école des Amanins (2). La première exigence est de mettre à nouveau la jeunesse en contact avec la nature.
« Les plus jeunes ne devraient pas toucher un ordinateur avant d’avoir une véritable expérience du réel, qui passe par la nature, le contact avec les animaux et le développement manuel. Il faudrait leur donner accès à un jardin, les connecter aux forces de la vie, les aider à comprendre ce qu’ils ont dans leur assiette, développer leur habileté manuelle pour éviter qu’elle ne soit inhibée par le recours aux machines. Beaucoup de jeunes viennent aussi en Ardèche pour se former à l’agroécologie et aspirent au changement. Ils me donnent de l’espoir.»

Sa quête spirituelle s’inspire de Socrate, « le prince des philosophes, car il a dit simplement que « tout ce que je sais est que je ne sais rien ». C’est là la vérité absolue. Personne ne sait vraiment. Personne n’a la vérité. »
C’est une quête de la lumière. « Trouver sa lumière, c’est explorer son intériorité, arpenter ce champ de contradictions tiraillé entre des pulsions destructrices et créatrices. C’est se reconnecter à cette vérité active en soi qu’est la nature. La façon dont la vie s’organise, dont elle se comporte, dont elle coopère, tout n’est qu’intelligence. Une personne qui s’inspire de la nature ne peut que trouver la lumière. »
Son rapport à la mort est aussi naturel, avec une attitude très stoïcienne. « « Non, je ne regrette rien. Oui, j’ai aimé et j’aime la vie. Non, je ne crains point la mort, je l’attends sans cesse, mais ne lui permets pas de troubler les jours qui ne lui appartiennent pas. »

On l’a entendu souvent évoquer notre temps et notre mode de vie comme un grand enfermement. « Il serait faux de prétendre que la modernité a libéré l’être humain. A travers son itinéraire, du berceau au tombeau, elle ne lui offre qu’incarcérations successives : celle des « bahuts » de la caserne, du travail dans des « boîtes », de l’amusement en « boîte », du déplacement dans des « caisses », et enfin des boîtes à vieillards, précédant l’ultime boîte qui nous restitue au grand mystère. »
Les barreaux de la cage se sont brisés et l’âme colibri de Pierre Rabhi est partie vers la lumière qui l’inspira toujours.

Toutes les citations sont extraites du livre de Pierre Rabhi, La puissance de la modération, Éditions Hozhoni, 2015
(1) Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse, Éditions Actes Sud, 2013, 173 pages
(2) Auteur de
La Convergence des consciences, Éditions Le Passeur, 2016
La Part du colibri, Éditions de l’Aube, 2018
Manifeste pour des oasis en tous lieux, édité par Association mission des oasis en tous lieux, 1997
(3) L’Odyssée de l’empathie, film documentaire réalisé par Michel Meignant et Mério Viana, 2015, 105 min
(4) Demain, film réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, 2015, 118 min
(5) https://www.lesamanins.com/
par Laura WINCKLER
Co-fondatrice de Nouvelle Acropole France
© Nouvelle Acropole
 

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