À lire : Universaliser l’humanité

Comment penser l’universalisme malgré la colonisation ? C’est le titre que l’on pourrait donner à l’ouvrage d’inspiration humaniste du philosophe Souleymane Bachir Diagne.
Il s’attache à réhabiliter le concept d’universel face aux controverses actuelles qui se focalisent sur les particularités avec un ton souvent teinté d’exclusion. Délaissant le terme de « pluriversel », l’auteur soutient qu’il est indispensable d’affirmer le concept d’universel, d’autant plus qu’aujourd’hui, notre village global nous a rendu plus conscient que jamais de former une seule humanité.
La civilisation de l’Universel
Pour cela l’auteur convoque, entre autres, Léopold Sédar Senghor et sa philosophie de la civilisation de l’Universel. C’est en qualité de citoyen romain, titre qui lui fut conféré par l’Italie, que Senghor fit l’éloge du caractère universel du droit de cité dans la Rome antique, affirmant que le but ultime d’une citoyenneté mondiale et de la civilisation de l’Universel est un monde plus beau.
Senghor évoque étrangement la nécessité historique du colonialisme. Pour lui, en effet, « esclavage, féodalisme, capitalisme, colonialisme sont des partitions successives de l’histoire et, comme toute parturition (1), douloureuses ».
Mais loin de toute « pulsion ressentimiste (2) » selon l’expression de la philosophe Cynthia Fleury, Senghor plaidera pour une « unité supérieure de l’humanité » dans la diversité des nations elles-mêmes constituées comme des unions de terroir. Il ne croyait pas seulement en une lutte politique, visant cette unité supérieure, ou en un mouvement vers un grand but d’humanité par des moyens d’humanité (ce qui a donné le sous-titre de cet ouvrage), mais avait foi dans une force spirituelle de convergence. Dans ce sens, le mouvement qui menait de l’esclavage au colonialisme n’était pas seulement une dialectique matérialiste, mais plutôt l’effet d’une montée de l’esprit ou d’une attraction spirituelle.
De l’hominisation à l’humanisation
Citant Jean Jaurès et inspiré par l’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin, il envisageait le mouvement de l’humanité tendu vers une unité supérieure qui « ouvre la nature pour laisser apparaître Dieu ». Ainsi cette marche cosmique vers une unité de plus en plus grande est, en même temps, une élévation spirituelle de l’être humain.
Après l’hominisation de la planète, l’homme a la responsabilité de son humanisation. Mais ce mouvement vers l’unité n’est pas une réduction du pluriel à l’uniformité : la civilisation de l’Universel n’est pas une civilisation universelle. Autrement dit l’unanimité se comprend comme partager le même esprit et non comme nier les différences. Marcher vers l’unanimité c’est se donner l’humanité comme but.
Vers une société ouverte
Dans ce dialogue entre cosmopolitisme et tribalisme, notre auteur évoque le philosophe Henri Bergson lorsqu’il élabore la notion de « société ouverte ». Pour le philosophe français, celle-ci est la société humaine dans son ensemble, la polis devenue l’humanité tout entière. Mais il souligne toutefois les obstacles qui se dressent entre les identités de groupe et celle de l’humanité. Il affirme qu’un instinct primitif de tribu, force centripète nationaliste et identitaire, est à l’œuvre en chaque homme tendu vers une cohésion du groupe contre (et non avec) tous les autres.
C’est toute l’importance de la philosophie Ubuntu promu par Nelson Mandela pour mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud. Comme le disait Mandela lui-même, cette notion très vaste signifie simplement : « trouver un moyen de rendre la communauté meilleure ». Il s’agit en réalité d’un qualificatif qui désigne une personne généreuse, hospitalière, amicale, attentive aux autres et pleine de compassion. Elle est pour l’auteur, l’exemple de l’horizon d’une humanité partagée à poursuivre en permanence que ce soit au niveau culturel, économique ou politique.
Dans un monde plus que jamais fragmenté, déchiré par des guerres de toutes sortes, tourmenté par le cynisme et le nihilisme, et plongée dans un chaos moral, faire humanité ensemble et ensemble habiter la terre est le sens de l’humanisme que propose notre auteur.
(1) Accouchement, enfantement
(2) Phénomène psychique qui provoque du ressentiment, défini par Cynthia Fleuri comme une « rumination victimaire, cette forme de fétichisme de la plainte, le fait d’être en boucle autour d’un mauvais objet ».
Universaliser « l’humanité par les moyens d’humanité »,
Souleymane BACHIR DIAGNE
Éditions Albin Michel, 2024, 175 pages, 19,90 €




