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Éditorial : Après vous !

Et si le vrai courage, aujourd’hui, consistait à laisser passer l’autre ? Dans un monde saturé de peurs, cela paraît presque subversif.

Notre société doute. D’elle-même, de son avenir, de ses institutions. Et chacun doute parfois même de ses voisins de palier.

Les enquêtes récentes1 montrent à quel point la peur s’est installée dans notre paysage mental : seuls 8 % des personnes interrogées déclarent ne pas avoir peur. Peur du déclassement, peur pour soi, pour ses enfants, pour le pays, peur de l’autre, peur de l’avenir… la liste est longue. Près d’une personne sur deux reconnaît vivre avec une inquiétude quotidienne.

Cette peur diffuse alourdit l’air social, et les débats se durcissent. Chacun s’enferme dans sa bulle, ses certitudes exacerbées par les réseaux sociaux. Celui qui tend la main semble niais, quand le violent satisfait exalte sa lucidité. L’accélération de l’actualité fait que le discernement s’estompe, assommé par le biais de confirmation des algorithmes qui transforme toute différence en une menace.

On ne cherche plus guère à comprendre : on diabolise. L’émotion devenue passion conduit désormais facilement à l’exclusion de l’autre, puis à une violence symbolique qui finit par devenir réelle.

Pourtant, il existe un chemin pour sortir de la peur. Emmanuel Lévinas, philosophe de la responsabilité, avait montré que toute éthique commence par un geste simple, que l’on peut condenser dans une formule saisissante : « Après vous ». Cet « Après vous » n’est pas un code bourgeois dépassé. Ce serait plutôt un geste fondateur, quasi métaphysique, puisqu’il suspend, ne serait-ce qu’un instant, la poussée spontanée du moi égoïste. Sa vertu est immense, le prononcer, c’est accepter que l’autre me précède, que le monde ne commence pas avec moi.

« Après-vous », « je n’en ferai rien ». Ces phrases qui sonnent comme les échos d’un vieux monde englouti ne sont pas ringardes, la politesse ainsi comprise n’est pas désuète.
Plus qu’une convention sociale, c’est le choix de faire de l’autre non un obstacle, mais une présence qui m’oblige. Quand nous croisons le regard d’une personne blessée, d’un enfant, d’un vieillard, d’un inconnu vivant dans la rue, quelque chose en nous se redresse. Avant même de décider quoi que ce soit, nous savons que nous ne pouvons pas faire n’importe quoi. Si la paix commence en reconnaissant dans chaque visage une dignité à respecter, la violence apparaît chaque jour quand nous cessons de voir un visage pour transformer l’autre en catégorie, en obstacle ou en chiffre. Les convictions, les origines, si elles ne sont pas les nôtres, suffisent en 2026 à faire naître l’antagonisme. Nous en sommes là : la violence commence lorsque nous ne voyons plus des visages, mais seulement une fonction, une étiquette, un adversaire.

Ainsi considéré, ce que l’on appelle pudiquement l’incivilité contemporaine n’est pas seulement la perte des bonnes manières, mais une incapacité maladive à se décentrer. Elle révèle le triomphe du « Moi d’abord », dans une impatience devenue norme de société. Si l’on ne sait plus dire « Après vous » dans un escalier, comment reconnaître la légitimité d’une opinion différente de la sienne ? « Après vous » est une ascèse violente pour le petit moi moderne, pourtant il propose un apprentissage nécessaire. Celui d’une véritable respiration intérieure, d’un acte de courage discret qui se fait rare, accepter de ne pas être au centre. Dans un climat saturé de peurs et d’égocentrisme, apprendre à se décentrer devient un acte presque révolutionnaire, une nécessaire révolte de l’âme.

Apprendre à écouter réellement, à différer son jugement, à chercher la synthèse plutôt que l’affrontement, devient une contribution concrète et chaque jour plus indispensable à la paix sociale.

Aujourd’hui, la philosophie rejoint l’actualité dans sa tension la plus vitale.Philosopher n’est pas un luxe intellectuel, c’est vivre autrement, apprendre à transformer l’émotion en réflexion, passer du monologue au dialogue, et du dialogue à une conscience partagée. Quand chacun vit en se sentant menacé par l’existence de l’autre, l’autre devient suspect et la société irrespirable, nous le constatons tous. Mais la sortie existe : faire le choix de ce qui nous relie plutôt que de ce qui nous sépare.

Cela s’appelle l’éclectisme, la capacité à reconnaître que chacun porte une part de vérité. Philosopher, alors devient l’effort joyeux pour chercher ce qui relie plutôt que ce qui divise. C’est le courage de penser contre soi-même, d’interroger ses certitudes, de mettre à distance ses passions. Nouvelle Acropole existe pour cela. Non pour ajouter un discours de plus, mais pour faire vivre, au cœur de nos sociétés raidies, des espaces de dialogue. Des écoles de philosophie où l’on refuse de diaboliser, où l’on s’entraîne à voir l’humain derrière les différences. Nous avons bien besoin de nous entraîner à l’éclectisme. Nous avons besoin de laboratoires de politesse de l’âme. Nous avons besoin d’espaces où vivre un changement du regard qui rende la société respirable.

À l’heure où la peur contracte les consciences, il est vital qu’existent des lieux où elles s’élargissent. Le « Après vous » qu’évoquait Emmanuel Lévinas n’est pas une faiblesse mais bien la condition de toute civilisation. Refaire société ne passera pas d’abord par des lois supplémentaires, mais par une conversion intérieure : accepter que l’autre me précède, que son regard m’oblige, que sa dignité limite ma toute-puissance.

La philosophie n’est pas un luxe culturel pour une minorité. C’est une hygiène intérieure pour ne pas devenir dingue. Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin d’apprendre à désarmer le moi égoïste pour rendre l’avenir possible.

(1) En octobre 2023 et en décembre 2024, Anne Muxel et Pascal Perrineau ont réalisé pour Sciences Po (CEVIPOF) deux enquêtes par sondage sur Les peurs individuelles et collectives des Français, qui ont tenté de mesurer les peurs françaises dans leur ensemble. Leurs auteurs ont écrit Inventaire des peurs françaises, la société à l’aune d’un sentiment, paru auxéditions Éditions Odile Jacob, 2026
Crédit photo : Nouvelle Acropole
Thierry ADDA
Président de Nouvelle Acropole France
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole France

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