Philosophie

La philosophie comme art de vivre : l’apport du stoïcisme

Un colloque a eu lieu à Lyon le samedi 20 novembre 2021, réunissant des intervenants philosophes autour du thème « La philosophie, un art de vivre », titre de l’ouvrage, publié en 2021 aux éditions Cabédita. L’occasion de partager différentes pratiques de la philosophie.

Au cours de ce colloque Maël Goarzin, jeune philosophe a présenté le stoïcisme comme un mode de vie que l’on peut pratiquer dans le monde d’aujourd’hui. La revue Acropolis l’a interrogé pour en savoir un peu plus.

Acropolis : Quel a été votre parcours ? Comment la philosophie est entrée dans votre vie et que faites-vous aujourd’hui dans le domaine de la philosophie ?

Maël GOARZIN : J’ai fait des études de philosophie à l’Université de Lausanne en Suisse, un master puis un doctorat achevé en décembre 2021. Je travaille principalement sur la philosophie antique et j’ai découvert Pierre Hadot assez tôt dans mes études. C’est en le lisant que je me suis intéressé à la philosophie comme manière de vivre, conçue non seulement comme un discours, mais aussi comme une philosophie pratique, ayant un impact existentiel sur la vie de tous les jours.
Pour ma thèse de doctorat, je me suis donc intéressé à la vie des philosophes et notamment des philosophes néoplatoniciens. Ma thèse porte sur le mode de vie néoplatonicien idéal et sa dimension pratique en particulier. À côté de cela, très tôt, il y a maintenant dix ans, j’ai développé un intérêt particulier pour le stoïcisme, d’un point de vue théorique et pratique, ce qui explique mon engagement au sein de l’association Stoa Gallica pour un stoïcisme contemporain. J’anime également un blog « comment vivre au quotidien ? » (1), sur lequel je partage, depuis 2013, mes recherches, mes lectures et mes réflexions personnelles sur l’actualité de la philosophie antique.

Acropolis : Vous animez donc le site internet « Stoa Gallica » et aussi un blog philosophique. Quel intérêt rencontrez-vous de la part du public ? Qu’est-ce qui intéresse les gens dans le stoïcisme ? Quelles sont vos perspectives ?

M.G. : L’Association Stoa Gallica a été créée en 2017. Elle est née de convergences entre différentes personnes intéressées par le stoïcisme, son étude, mais aussi sa pratique. Les membres de l’association sont pour une part des universitaires mais aussi des personnes issues de milieux très divers. Le public est double, universitaire mais aussi très populaire. L’association a été créée pour rassembler toutes les personnes qui, dans le monde francophone, sont intéressées par le stoïcisme et sa pratique aujourd’hui. On suit en cela un mouvement déjà présent dans le milieu anglo-saxon depuis une dizaine d’années (en particulier à travers l’association Modern stoicism) et que Stoa Gallica essaie de porter aujourd’hui dans le monde francophone. Les publications sur notre site sont très diverses, pour répondre justement aux attentes et aux besoins de nos différents publics.

Nous proposons ainsi des études très précises de certains textes stoïciens, du vocabulaire, de certains mots-clefs stoïciens. Mais il y a aussi des articles de vulgarisation ainsi que des retours d’expérience basés sur la pratique concrète de la philosophie stoïcienne : comment pratiquer le stoïcisme au quotidien, au jour le jour ?

Acropolis : Quel est l’intérêt pour vous à participer à ce colloque sur la philosophie comme art de vivre, que nous avons organisé en novembre 2021 à Lyon (2) ?

M.G. : Dès le début de mon doctorat, j’ai voulu sortir de l’université et toucher un public le plus large puis, à travers mon engagement au sein de l’association Stoa Gallica et plus récemment, à travers un certain nombre de conférences publiques, de café-philo et d’interviews. J’ai organisé ou répondu à l’appel de plusieurs évènements dont le but est de toucher un public plus large et d’ouvrir la discussion philosophique à d’autres lieux : les librairies, les bibliothèques, les cafés mais aussi les réseau sociaux. 
Une idée clairement exprimée, une citation peuvent parfois suffire à faire avancer chacun d’entre nous sur son cheminement philosophique ou spirituel. Tel est l’objectif de ces rencontres et mon intérêt à y participer.

Acropolis : Aujourd’hui comment concilier la philosophie en tant qu’art de vivre avec la vie que nous propose la société actuelle : vitesse, recherche de biens matériels, de profit, individualisme ?

M.G. : La philosophie en général et la philosophie antique en particulier apportent une réflexion fondamentale sur nous-mêmes, qui nous sommes, et aussi sur le monde qui nous entoure, que ce soit les évènements que l’on vit, les biens matériels que l’on possède ou recherche, à tort ou à raison, ou les personnes avec qui l’on vit. Que sont ces choses ? Dépendent-elles finalement de nous, pour reprendre une distinction stoïcienne ?
Et comment doit-on se comporter face à ces personnes qui nous entourent au quotidien ? Quel est l’engagement que l’on doit avoir dans la société ? Le philosophe n’est pas philosophe que pour lui-même, mais aussi pour les autres. C’est l’une des leçons de la philosophie antique et de la philosophie conçue comme manière de vivre. 
La philosophie stoïcienne, en tant qu’art de vivre, c’est cela, c’est se connaître soi-même, en tant qu’être raisonnable et sociable, pour vivre en accord avec cette connaissance de soi et du monde et être davantage engagé dans la société. De manière générale, la cohérence entre discours et mode de vie, le fait d’incarner ce que l’on étudie, est au cœur du mode de vie philosophique.

Acropolis : Alors justement, quels exercices de philosophie quotidiens conseilleriez-vous pour le corps, pour l’âme, pour dépendre moins des circonstances de la vie ?

M.G. : Il y a un exercice que j’aime beaucoup et que je pratique régulièrement, c’est la préméditation des maux, premeditatio malorum en latin, qui nous invite chaque matin à visualiser ce qui pourrait arriver dans la journée, en particulier ce que l’on considère comme un mal, comme une difficulté, mais qui en fait n’en est pas forcément une, puisque les circonstances extérieures ne sont pas des maux. C’est-à-dire que ce qui nous arrive est tout à fait neutre, relativement au bonheur ou au malheur. Notre bonheur, notre malheur ne dépendent pas de ces choses extérieures, de ces difficultés quotidienne : être bousculé dans le métro, être critiqué par un collègue, etc. Tout ceci ne dépend pas de nous. Ce sont des choses qui vont nous arriver, nécessairement un jour ou l’autre. Le fait de les envisager à l’avance permet donc de mieux s’y préparer, mais surtout de ce rendre compte de ce qui compte fondamentalement : non pas ce qui m’arrive, mais la manière dont je vais réagir à ce qui m’arrive, l’attitude que je vais adopter face à ces circonstances extérieures qui ne dépendent pas de moi. Si on ne s’y prépare pas, on va réagir avec violence, avec colère, avec tristesse. En s’y préparant à l’avance, on peut préméditer ces difficultés, mais aussi préméditer la vertu, l’attitude que l’on souhaite avoir, au moment où ces événement arrivent. Quelle est l’attitude que le sage aurait dans telle ou telle circonstance ? Quel est le modèle que je veux suivre, moi, dans ces circonstance ?. 

Ensuite, le soir, on peut faire un autre exercice, l’examen de conscience, pratiqué par les stoïciens et par d’autres écoles de philosophie. C’est l’occasion de revenir sur ce qui a bien été dans la journée, ce que l’on a fait, qui a réussi et que l’on peut reconduire le jour suivant. Jour après jour, en pratiquant ces deux exercices, on peut ainsi progresser dans le mode de vie philosophique. 

Acropolis : Vous qui enseignez, vous êtes en contact permanent avec la jeunesse. Pour vous, quelles sont les principales difficultés de la jeunesse d’aujourd’hui et en quoi la philosophie stoïcienne peut vraiment les aider ?

M.G. : Il y a chez les jeunes que je rencontre un certain relativisme, un certain cynisme, une attitude un peu détachée, parfois blasée, par rapport à l’existence, par rapport aux idées, par rapport à la vérité ; sans réelles fondations à partir desquelles évoluer, s’épanouir. Il y a très certainement un manque de repères conceptuels et moraux. Le stoïcisme peut donner, me semble-t-il certaines clefs, certains principes fondateurs, certains repères, sur lesquels s’appuyer. Par exemple, apprendre des distinctions de bon sens, entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous, sur qui suis-je,  et sur quoi travailler en priorité, pour vivre mieux.

Acropolis : En conclusion et synthèse, quel art de vivre la philosophie est-elle pour vous ?

M.G. : La philosophie n’est pas seulement un discours, mais un mode de vie que l’on construit, qui se crée petit à petit, comme une œuvre d’art, et qui va impliquer toutes les dimensions de l’existence, le corps, l’âme, l’esprit. Si en quelques mots je devais définir l’art de vivre stoïcien, je dirais qu’il est la poursuite de la vertu, la recherche de l’excellence dans la conduite humaine, comme seul et unique bien, vers lequel on peut toujours tendre moyennant quelque effort et la pratique d’exercices bien choisis.

Mon art de vivre est d’inspiration stoïcienne, mais pour un autre, il pourrait être platonicien, épicurien, sceptique : chaque école de philosophie antique a son art de vivre. Et chacun doit construire son propre art de vivre à partir de sa lecture attentive des philosophes.

(1) https://stoagallica.fr
https://www.facebook.com/groups/1698543597099480/
(2) Nuit de la philosophie à Lyon
Samedi 20 novembre 2021, Colloque (conférences et ateliers) La philosophie un art de vivre 

À lire
La philosophie un art de vivre
Collectif
Sous la direction de Jean-François BUISSON
Éditions Cabédita, 2021, 144 pages, 17 €

Lire le chapitre de Maël Goarzin : De la théorie à la pratique, vivre en stoicien aujourd’hui, page 42 à 57

Lire l’article La philosophie un art de vivre, paru dans la revue Acropolis N°321 (septembre 2010) 
https://www.revue-acropolis.fr/la-philosophie-un-art-de-vivre/

Propos recueillis par Françoise BÉCHET
Formatrice de Nouvelle Acropole Rouen

© Nouvelle Acropole

La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

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