L’alchimie et son langage muet

Pour diffuser et transmettre ses enseignements, l’alchimie occidentale a souvent eu recours aux arts visuels, avec leur langage symbolique et imaginatif.
Ce fait ne doit pas nous surprendre si l’on considère que « travailler selon la nature » est le modus operandi de l’alchimiste. En d’autres termes, si l’on se met en quête de découvrir les lois cachées de la nature et ses cycles de transformation, il faut adopter le langage de la nature. Et comme le langage de la nature est muet1 et ne s’exprime que par des symboles et des analogies, il ne peut s’empêcher de suivre la même méthode.
Le langage de la nature
Pour éclairer les théories et doctrines complexes qui peuplent le monde de l’alchimie, un langage conceptuel et rationnel, qui s’adresse à l’hémisphère gauche du cerveau, sera suffisant. Mais pour transmettre efficacement le potentiel intrinsèque et infini de « l’art royal » et de sa pratique transformatrice, il faut utiliser un langage persuasif et convaincant. Un langage qui s’adresse à l’hémisphère droit du cerveau, où résident l’intuition et l’imagination créatrice. De nombreuses traditions ésotériques ont souvent souligné l’importance de l’imagination active ou créative, et l’alchimie ne fait pas exception.
Les images de la tradition iconographique alchimique fonctionnent comme des intermédiaires menant au mundus imaginalis2 (monde imaginaire). Un monde qui est aussi réel que le monde des sens et qui se situe entre le monde physique et le monde purement spirituel (également appelé mésocosme, monde métaphysique ou monde intermédiaire). Pour l’alchimiste, la connaissance métaphysique ou la connaissance du fonctionnement interne de la nature est un type de connaissance qu’il vaut mieux dépeindre que décrire.
Symboles millénaires
L’utilisation d’un langage codé et symbolique a également une motivation historique, découlant du fait que les hiéroglyphes de l’Égypte ancienne, popularisés en Europe pendant la Renaissance, étaient considérés comme une écriture sacrée qui n’était pas phonétique mais idéographique. Les alchimistes, influencés par cette découverte, ont rapidement commencé à transmettre leurs connaissances ésotériques au moyen de tabulae pictae (planches peintes) ou d’emblemata (ensembles d’emblèmes), souvent accompagnés de courtes devises hermétiques à utiliser pendant la méditation. C’est pourquoi nous trouvons littéralement des milliers d’images et de diagrammes disséminés dans la littérature alchimique et hermétique.
Il est important de rappeler que dans l’Antiquité, le symbole était considéré comme le pont qui nous reliait au côté métaphysique et invisible de la réalité. Ainsi, Plotin nous dit dans ses Ennéades que : « les sages égyptiens […] lorsqu’ils voulaient représenter les choses par la sagesse [Sophia] n’utilisaient pas les lettres descriptives des mots et des phrases […] mais dessinaient des images » (Ennéades V.8.6).
Une vérité cachée
Il existe quelques autres raisons pour lesquelles les alchimistes, dans leur communication, privilégiaient une langue « obscure » ou muette. Les alchimistes qui, aux yeux de l’Église, exprimaient trop explicitement leurs opinions non orthodoxes, risquaient d’être persécutés, voire brûlés sur le bûcher ! Par suite, la finalité spirituelle ou métaphysique de l’alchimie devait donc souvent être dissimulée dans un langage chimique ou métallurgique, de sorte que, par exemple, la transformation de métaux grossiers en métaux nobles pouvait masquer l’évolution psycho-spirituelle de l’alchimiste lui-même. Les représentations des opérations effectuées en laboratoire deviennent également le moyen de transmettre des enseignements ou des expériences plus subtiles.
Un autre fait intéressant mérite d’être mentionné. Dès le début de la tradition alchimique, il y avait un motif éthique sous-jacent qui rendait intentionnellement son langage hostile à ceux qui étaient considérés comme indignes de ses nobles enseignements. Ainsi, par exemple, dans le Rosarium philosophorum (vers 1550 après J.-C.), nous trouvons la déclaration suivante : « Chaque fois que nous avons parlé ouvertement, nous n’avons [en fait] rien dit. Mais lorsque nous avons écrit quelque chose en code et en images, nous avons caché la vérité. » Et dans la Turba Philosophorum (vers 800 après J.-C.), on peut lire ce qui suit : « La nature est une, et tous sont d’accord et disent la même chose. Mais les imbéciles prennent les mots tels que nous les disons… Eux, par contre… doivent revenir à notre intention, et ne pas s’en tenir à la lettre… » Et l’intention de l’alchimiste est précisément de développer une faculté intuitive qui puisse l’aider à comprendre correctement le processus alchimique qui se déroule en lui et à l’extérieur de lui.
En résumé : (1) l’imagerie alchimique est le terrain d’entraînement pour le développement de l’intuition et de l’imagination. (2) chaque processus visible dans la nature est comme une métaphore qui cache une cause invisible (un certain pouvoir) que l’alchimiste doit chercher et trouver par sa pratique intérieure et son intuition. Et (3) les symboles rencontrés dans la nature (animaux, plantes, formes géométriques et symbolisme numérique) ou décrits dans les manuels alchimiques « sont des clés, des portes et des chemins vers les royaumes spirituels intérieurs »3.
1) Incidemment, l’un des textes alchimiques les plus célèbres, composé entièrement d’images, s’appelle Mutus Liber. C.G. Jung, qui a étudié et possédé un exemplaire de ce texte, l’a largement utilisé pour illustrer son ouvrage Psychologie et Alchimie
2) Ce terme a été inventé par le philosophe Henry Corbin, qui affirmait que la « Nature » communique par l’image, mais pas par la forme passive de l’imagerie que nous associons au rêve éveillé ou au rêve dans notre sommeil, mais plutôt par une forme active d’imagerie qui doit être développée par la pratique.
3) Cité dans le livre d’Adam Maclean, The Western Mandala, Hermetic Research Series, 1983
Article extrait du site htpps://biblioteca.acropolis.org et traduit par Florent Couturier- Briois
Article original : https://library.acropolis.org/alchemy-and-its-mute-language/
Crédit image : Wikipedia : Joseph-Leopold Ratinckx.Der Alchemist
Article par Agostino DOMINICI
Nouvelle Acropole Espagne




