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Intelligence artificielle contre intelligence humaine : une perspective philosophique

Au moment où nous écrivons cet article, l’intelligence artificielle (IA) est depuis quelque temps l’un des sujets les plus discutés dans le monde entier, suscitant à la fois un enthousiasme débordant et de vives inquiétudes, car elle représente déjà un facteur de perturbation important dans presque tous les aspects de notre vie.

De nombreuses possibilités incroyables s’ouvrent à nous, mais ne représentant que la partie émergée de l’iceberg du possible impact de l’IA, dans un avenir proche et lointain. Beaucoup s’inquiètent sérieusement de ses diverses implications dangereuses, allant du chômage massif, aux conséquences éthiques graves ou aux manipulations politiques, voire à une issue catastrophique menaçant l’existence même de l’espèce humaine.

De nombreuses personnalités, telles que l’historien Noah Harari (1), des scientifiques, des développeurs, des gouvernements et des institutions privées, évoquent la nécessité urgente de réglementer l’évolution de l’IA avant que des conséquences dramatiques ne se produisent.

L’IA est un protagoniste de premier plan dans les théories utopiques et dystopiques, soulevant des questions pratiques, éthiques et philosophiques sur la direction que nous prenons, car elle est déjà intimement liée à de nombreux aspects de notre vie ; aucune spéculation à ce sujet ne semble être une exagération inconsidérée.

Un nouveau monde de possibilités

Telle une baguette magique, l’intelligence artificielle ouvre un nouveau monde de possibilités dans tous les domaines où elle est intégrée. En même temps, elle ouvre la porte à de réels dangers de perte de contrôle et de destruction.
À mesure qu’elle devient une partie intégrante et intime de nos vies, il semble que, dans peu de temps, si ce n’est déjà le cas, il sera difficile d’imaginer notre vie sans elle. C’est précisément pour cette raison que nous devons y prêter une attention particulière.

Comme tout outil, elle peut avoir un effet positif ou négatif sur nous, selon notre capacité à la comprendre et à la contrôler. Un couteau, par exemple, un marteau ou une hache, peuvent être utilisés pour sauver des vies, ouvrir des chemins, construire et bâtir, tout comme ils peuvent tuer et détruire. Cela est évident et indique que la faute n’incombe pas à l’outil lui-même, mais à l’usage que nous en faisons ; on peut en dire autant de n’importe quel outil, qu’il s’agisse d’un clou, d’une voiture ou d’une arme à feu : ce sont des outils destinés à servir un objectif, dont nous devons être conscients et que nous devons être capables de contrôler.
L’IA n’est pas différente en substance, mais néanmoins, une question est souvent soulevée quant à la nature même de cet outil et à la relation qu’il établit avec nous.
Comme cet objet brûlant va probablement continuer à faire l’objet de débats animés, ce court article n’a pas pour but de présenter des arguments pour ou contre. Néanmoins, compte tenu de l’ampleur de l’influence de l’IA, souvent présentée comme une « simulation de l’intelligence humaine », un « surhumain » ou une « superintelligence », nous devrions également soulever des questions philosophiques sur ses implications possibles, pour notre autodétermination en tant qu’êtres humains.

Des interrogations philosophiques



Supposons que nous attribuions la capacité d’intelligence à une fonctionnalité informatique essentielle ; ne risquerions-nous pas de perdre le contact avec une caractéristique propre à notre nature humaine ? Et, ainsi, de ne plus nous considérer comme un mystère à découvrir, ce que la plupart des traditions humaines associent à la dimension philosophique de de l’être humain ? La célèbre phrase gravée sur le temple d’Apollon dans l’ancienne Delphes, qui résonne à jamais, « Homme, connais-toi toi-même », pourrait-elle être confondue avec une machine apprenante qui semble dépasser nos capacités et qui pourrait nous induire en erreur ? Et par là nous faire perdre le chemin vers une conscience supérieure directement liée à notre propre intelligence, à la compréhension de nous-mêmes, des autres et de toutes choses ? Et nous ne devons pas négliger la valeur de ce qui semble avoir été l’expression complète de la phrase mentionnée ci-dessus : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux. »

Platon parle de la réminiscence (anamnèse) comme moyen d’élever notre conscience vers une source de connaissance qui ne provient pas d’expériences sensorielles, mais plutôt d’une compréhension des vérités éternelles et des archétypes divins. Cela n’implique-t-il pas une utilisation particulière de notre intelligence à laquelle aucun algorithme, aussi sophistiqué soit-il, ne peut accéder, car elle touche à la définition même de l’être humain et de son âme éternelle ? Il ne s’agit pas d’un simple jeu sémantique avec la définition de l’intelligence, mais d’une réflexion sur le sens même de la vie humaine en tant que chemin vers l’éveil de notre véritable potentiel et de notre identité.

Socrate face à l’intelligence artificielle

Imaginons le grand Socrate menant un dialogue avec l’intelligence artificielle, dans le but d’éveiller une vérité intérieure en elle tout en appliquant sa méthode de la maïeutique ; ce serait certainement une conversation intéressante. Mais Socrate réussirait-t-il à donner naissance à l’âme immortelle comme il l’aurait souhaité, selon les enseignements de son disciple le plus brillant, Platon ? (2).

Pour les Grecs de l’Antiquité, le Noüs est associé à la capacité supérieure de l’esprit et de l’âme humaine. Bien au-delà de la définition du terme, il est un pont qui relie la réalité profonde et l’universel par-delà de l’individu.
Sur l’importance de la méthode socratique de la dialectique et son effet sur le Noüs, nous pouvons nous référer aux écrits de l’anthropologue et philosophe Fernand Schwarz : « Grâce à la dialectique, méthode qui permet à l’intelligence (en grec, Noûs), de saisir le siège de notre immortalité, de percevoir la vérité résidant dans les « cieux » (le monde des idées) et d’appliquer et de pratiquer le Bien sur terre (le monde sensible), Socrate fournit un cadre philosophique à la croyance grecque antique dans le double mouvement de l’âme, véritable pont entre le ciel et la terre. Il offre une forme pratique à ceux qui souhaitent vivre en élevant leur âme et en agissant conformément à leur conviction la plus profonde. »

Le test de Turing est une évaluation bien connue proposée par le mathématicien Alan Turing en 1950 (3) visant à déterminer si un ordinateur est capable de penser. Il consiste en une série de questions posées à distance, auxquelles doivent répondre un humain et un ordinateur. Si les réponses de l’ordinateur ressemblent étroitement à celles d’un humain et sont perçues comme telles par l’examinateur, on considère qu’il est capable de démontrer une capacité d’intelligence. Turing avait en outre prédit qu’en l’an 2000, les ordinateurs pourraient réussir ces tests avec une probabilité de 30 %. Son test est encore utilisé comme référence aujourd’hui, bien que certains contestent sa capacité à identifier réellement l’intelligence d’une machine.

Conscience, intelligence et superintelligence

La question de la définition de l’intelligence humaine est ici cruciale, car elle différencie la façon dont nous nous percevons, en particulier face à ce que beaucoup considèrent comme une superintelligence (4) dans les ordinateurs, qui transcende celle des humains, nous empêchant ainsi d’explorer le véritable potentiel de l’intelligence chez les humains.

Dans ses livres, le professeur Noah Harari aborde la confusion entre les termes « conscience » et « intelligence », décrivant une intelligence totalement indépendante de la conscience. Il souligne la capacité des ordinateurs à prendre des décisions indépendantes et y voit l’essence même de la révolution de l’intelligence artificielle.
Cet article ne conteste pas les implications et les conséquences possibles de la capacité artificielle, qu’elle soit consciente ou non. Cependant, le contexte de l’intelligence et de la conscience humaine est important pour la question soulevée ici et la confusion qui peut surgir dans notre perception de nous-mêmes et notre compréhension de l’intelligence humaine.

La question de savoir comment nous devons considérer l’intelligence chez les humains est essentielle et délicate.
Même si nous acceptons les possibilités de différents types d’intelligence, nous devons prêter une attention particulière à ce qu’implique l’intelligence humaine, comme le suggèrent de multiples traditions philosophiques, afin de ne pas passer à côté de quelque chose qui revêt une grande importance.

La philosophie indienne, par exemple, décrit Manas (le mental) comme la base des véhicules supérieurs de l’Homme, faisant partie d’une trinité de capacités de conscience supérieures, telles que l’intuition (Buddhi) et la volonté (Atma).
Cette trinité est l’Ego supérieur chez les humains, l’Individu des Grecs, notre véritable identité, différenciée du corps inférieur, la persona transitoire.
Manas, ou intelligence, est le principal promoteur de la constitution humaine car il se connecte aux facultés et réalités supérieures qui permettent à l’homme de se connaître lui-même. Il est décrit comme un esprit supérieur pur par rapport à l’esprit inférieur ou Kama Manas (intellect), mental de désirs, un esprit calculateur et subjectif incapable de voir la vérité.

La capacité de discerner

L’intelligence humaine est considérée comme capable de discerner le réel de l’irréel, une qualité appelée Viveka en sanskrit, symbolisée allégoriquement par l’oiseau Kalahamsa qui peut séparer le lait d’un mélange de lait et d’eau. Selon ces anciens enseignements, cette capacité de discernement est étroitement liée à l’intuition, un état de conscience et de perception plutôt qu’à une compréhension rationnelle ou intellectuelle.

Il est utile ici de rappeler que le mot intelligence vient du latin inter (entre) legere (choisir) ; il signifie donc collecter ou rassembler, ce qui implique le discernement, et donc une vision dynamique et verticale de la vie, plutôt qu’une comparaison horizontale de données et d’algorithmes. Un discernement qui s’applique au développement d’un état d’esprit philosophique.
En sanskrit et dans d’autres langues proto-indo-européennes, Manas est étroitement associé au terme utilisé pour désigner les êtres humains. Cela souligne le rôle essentiel de cette faculté qui distingue l’homme de tous les autres règnes.

Le symbolisme universel du feu est souvent associé à ce mental supérieur, ce qui donne un sens significatif au célèbre mythe de Prométhée, qui a donné aux humains le don du feu volé aux dieux.

Redécouvrir l’intelligence

Un discernement prudent est donc également nécessaire lorsqu’on tente d’observer la qualité de l’intelligence elle-même.
Avant de la décrire comme une qualité qui peut être obtenue artificiellement, nous devons observer comment l’intelligence nous a été présentée par les plus remarquables chercheurs de sagesse, philosophes et traditions à travers les continents et les époques.
Nous devons nous demander si nous ne nous trompons pas sur une question d’une grande importance – la connaissance de nous-mêmes et de notre raison d’être sur cette planète – en associant « l’intelligence » à une machine. Il serait peut-être préférable d’utiliser un terme différent, mais la question n’est pas seulement d’ordre sémantique : elle revêt une signification réelle et substantielle.

Il ne fait aucun doute que l’IA recèle un potentiel énorme pour aider l’humanité d’une manière que nous pouvons à peine imaginer aujourd’hui. Elle peut améliorer nos vies de nombreuses façons et même nous offrir l’occasion de redécouvrir ce que notre intelligence signifie pour nous et en quoi elle nous différencie des animaux ou des machines, afin de nous opposer à la grande confusion des identités que nous observons aujourd’hui.

Existe-t-il en nous des capacités propres à l’être humain que nous pouvons développer et découvrir ? Sommes-nous tellement familiers avec notre potentiel latent que nous en oublions de vivre la merveilleuse aventure de la vie, qui consiste non seulement à découvrir ce qui se trouve à l’extérieur de nous-mêmes, mais aussi ce qui est à l’intérieur de chacun de nous ?

Si nous prêtons attentivement attention aux enseignements du grand philosophe Platon, par exemple, il nous dit que nous sommes issus du divin, que le monde des dieux est notre origine et que la reconquête de notre véritable identité est notre destin. Le chemin passe par notre propre intelligence et ne doit pas être confondu avec le rationalisme ou l’intellectualisme, qui font partie des qualités inférieures de l’esprit.

Les traditions de sagesse anciennes nous encouragent à suivre le chemin de l’évolution du Soi. Elles indiquent que les êtres humains et le monde dans lequel nous vivons sont des mystères à découvrir.
L’IA, en tant qu’outil, peut nous aider à recentrer notre attention sur les immenses possibilités de notre intelligence. C’est pourquoi, un choix fondé sur le discernement, c’est-à-dire l’intelligence humaine, est nécessaire.


(1) Yuval Noah Harari (né en 1976) est un historien, professeur d’histoire israélien à l’Université hébraïque de Jérusalem et auteur entre autres de Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Éditions Albin Michel, 2015
(2) Voir une BD concernant les Aliens et la fin de la philosophie https://existentialcomics.com/
(3) Mathématicien et cryptologue britannique (1912-1954), un des pionniers de l’Intelligence Artificielle
(4) La superintelligence des ordinateurs (ou Superintelligence Artificielle, ASI) est un concept hypothétique qui désigne un système d’intelligence artificielle doté de capacités intellectuelles qui surpassent de loin celles du plus brillant des esprits humains dans pratiquement tous les domaines (créativité, résolution de problèmes, raisonnement général, sagesse, etc.)

Article traduit de l’anglais par Florent Briois-Couturier
Lire l’article original sur https://theacropolitan.in/2025/02/03/artificial-intelligence-vs-human-intelligence-a-philosophical-perspective/
https://library.acropolis.org/artificial-intelligence-vs-human-intelligence-a-philosophical-perspective/
Crédit image : deposit photos N°71500265
Yaron BARZILAY
Directeur de Nouvelle Acropole Inde

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