
Lorsque Montesquieu écrit en 1748 dans De l’esprit des lois que les républiques reposent sur la vertu et la capacité à préférer l’intérêt commun à l’intérêt particulier, il posait alors une exigence forte pour la vie collective. Aujourd’hui, cette exigence s’efface mais jamais nous n’avons eu autant besoin d’apprendre à nous relier. Une enquête de l’IFOP de mars 2026 le montre clairement : 46 % des Français placent la liberté en tête de la devise républicaine, 35 % l’égalité… et seulement 19 % la fraternité. Autrement dit, plus le monde devient incertain, plus nous valorisons ce qui nous protège individuellement, et moins nous choisissons ce qui nous relie. Rien d’étonnant dans un monde structuré par les intérêts particuliers, où penser d’abord à soi est devenu la norme. Pourtant, comme le rappelle Edgar Morin, « la fraternité est une nécessité anthropologique ». Dans un monde traversé par la peur, les replis identitaires et les violences, elle n’est plus un idéal moral mais une condition de survie.
C’est tout le paradoxe de la fraternité ; plus elle devient indispensable, moins elle semble accessible.
Car le problème n’est pas tant que le monde ait changé. Il est surtout que nous avons peu à peu accepté de ne plus nous élever à la hauteur des défis qu’il nous pose. L’effort paraît vain. L’idée même d’un destin commun semble dépassée. Et ce que nous appelons réalisme n’est parfois qu’une résignation qui ne dit pas son nom. Pourtant, derrière cette désillusion, un besoin immense demeure, celui d’un monde où le lien redeviendrait vivant. Mais rien ne se décrète en la matière.
Comme le rappelle Alexandre de Vitry, il s’agit toujours « du choix d’appeler frère celui qui ne l’est pas »1. Ni concept juridique, ni construction institutionnelle, la fraternité repose sur une décision intérieure. Fragile. Réversible. Toujours menacée de se réduire à l’entre-soi. Contrairement à la liberté et à l’égalité, elle ne s’impose pas, ne se mesure pas et suppose maturité morale et capacité relationnelle. C’est sans doute ce qui fait qu’on l’a reléguée au rang d’idéal naïf.
Car notre époque a changé de centre de gravité, nous sommes devenus des consommateurs plus que des citoyens. Être citoyen impliquait des droits et des devoirs. Être consommateur n’implique plus que des droits. Dans ce contexte, son exigence dérange car elle nous demande ce qui nous coûte : assumer une responsabilité, limiter son intérêt, accueillir l’autre comme un semblable. En nous demandant une discipline intérieure dans un monde d’impulsions, en nous demandant moins d’avoir raison que d’être à la hauteur, elle en est devenue contre-culturelle.
Et pourtant, dans un monde où, chaque jour, la violence tend à devenir un moyen légitime d’obtenir ce que l’on désire, il devient urgent de la reconsidérer. Car l’alternative est simple : apprendre à se relier… ou se préparer à s’affronter.
Oui, se relier coûte, car il s’agit toujours d’une conquête intérieure qui demande de renoncer aux peurs, aux ressentiments et aux identifications qui enferment. Mais c’est la seule manière de créer en soi un espace capable d’accueillir l’autre. Comme l’a si bien exprimé Emmanuel Lévinas, « être homme, c’est être responsable d’autrui 2». Cette responsabilité nous arrache à nous-mêmes et nous ouvre à plus vaste. Sans cette ouverture, chacun devient saturé de lui-même et l’autre devient une gêne. Avec elle, la relation redevient possible.
Soyons honnêtes, le véritable danger n’est pas le conflit. C’est l’incapacité à voir une âme là où nous ne voyons plus qu’un problème. Faire de la place en soi est exigeant et supposera toujours une forme de transcendance. Car si la liberté demande que l’on ne m’empêche pas, et l’égalité que l’on me donne autant qu’aux autres, la fraternité demande avant tout que je me donne. Elle m’engage sans garantie de retour. Comme le rappelait Jean Jaurès : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond 3». Cette exigence n’est pas naïve. Elle suppose un combat intérieur contre la peur, la méfiance, l’égoïsme. Elle sait que le problème n’est jamais l’autre, que tout commence au moment précis où l’on cesse de faire de lui un obstacle. Et si « l’autre me dérange, c’est précisément pour cela que j’ai besoin de lui 4».
Dans un monde traversé de tant de clivages, tout commence par cette évidence à reconquérir chaque jour : ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare. Et, depuis toujours, c’est le rôle des écoles de philosophie que d’offrir un lieu pour le pratiquer, pour partager en conscience, pour apprendre à discerner, à se décentrer, à rencontrer l’autre sans le réduire.
La philosophie ne change pas le monde immédiatement, mais elle transforme ceux qui œuvrent pour le changer. La relation philosophique qui fait grandir ne naît pas de la similitude, mais de la capacité à accueillir la différence sans la transformer en menace.
C’est pourquoi, la Fraternité seule peut permettre l’émergence de noyaux humains faits d’hommes et de femmes reliés par autre chose que la peur ou l’intérêt, contenir la brutalité, préserver un espace de sagesse. Si elle figure comme premier principe de la charte de Nouvelle Acropole, ce n’est pas par idéalisation mais par lucidité. Aucun repli, individuel ou collectif, ne permettra de vivre en paix dans un monde interdépendant.
La paix ne naît pas de l’isolement mais de la conscience. Et la conscience naît de l’ouverture à plus vaste que soi. La question n’est donc pas de savoir si la fraternité a encore un sens, elle est plus simple, c’est de savoir où dans nos vies, faisons-nous le choix de commencer à la faire exister ?




