
« Je ne peux donc chercher un point d’appui qu’au plus profond, au plus intime de mon être ; ainsi, à l’extérieur, il n’y en a absolument aucun pour moi. […]
Pauvre Beethoven, c’est toi qui dois créer tout en toi-même. »
Ludwig van Beethoven
Il existe peu de figures héroïques dans l’art. Souvent, nous pensons aux héros des mythes et légendes, qui nous inspirent en nous offrant des modèles de perfection, et nous incitent à des comportements et à des choix plus audacieux. Mais nous pouvons aussi nous tourner vers des personnages de l’histoire récente, artistes de surcroît, comme Ludwig Van Beethoven.
Beethoven est un compositeur allemand né à Bonn en 1770 et mort à Vienne en 1827. On pourrait dire que son histoire fait déjà partie du mythe dans le monde des arts classiques, car qui ne connaît le compositeur sourd ? Celui qui a perdu le sens physique primordial pour pratiquer son art, et qui, loin de perdre en capacité, va atteindre un des plus fantastiques niveaux de composition que l’on connaisse.
L’essentiel de l’héroïsme de Beethoven se trouve dans le dépassement de la souffrance, pour en faire un véhicule d’expression d’une conscience aigüe et d’une inspiration artistique insoupçonnée. En plus de devenir progressivement sourd, sa vie sera marquée par un isolement croissant du reste de ses semblables. Comme il l’écrit dans ses lettres, cet isolement, est dû à la honte qu’il ressent de se présenter devant ses semblables avec son handicap, lui qui jouissait jusqu’alors d’une excellente réputation, notamment comme pianiste virtuose.
Une réputation de virtuose
En effet Beethoven connaît jeune un grand succès car sa musique, qui porte les idéaux révolutionnaires de son époque, électrise la jeunesse révolutionnaire européenne. Par sa fougue, sa virtuosité, son intensité, elle brise les codes du classicisme portés par des grands noms, comme Mozart et Haydn, et exprime une véritable révolution dans l’histoire de la musique.
Beethoven proclame son indépendance, et sa musique est marquée par une capacité à exprimer des sentiments très contradictoires dans une même œuvre, ce qui fascine le public. À l’image de sa sonate n°8 pour piano, dite « pathétique », et son introduction lourde et grave.
Les heures sombres
En 1796, Il commence à perdre l’ouïe et apprend plus tard que cette surdité va empirer jusqu’à devenir définitive. C’est pour lui une heure sombre, il n’ose le dire à personne. Il s’isole du monde, ne joue du piano que lorsqu’il est seul. Il essaie par des stratagèmes divers de capter les derniers sons, les dernières vibrations qui sortent du piano. Cette lente descente dans ses abîmes peut s’entendre sans la célèbre sonate n°14 « au clair de lune ». Ce surnom a été donnée par un poète allemand, cinq ans après la mort de Beethoven. Mais plutôt que de décrire un clair de lune, elle décrit la profonde crise morale que vit le compositeur et sa lente dépression.
Cette crise, la plus importante de sa vie, est mentionnée dans son fameux testament d’Heilgenstadt, une lettre manuscrite, datée du 6 octobre 1802 (il a 32 ans), qu’il adresse à ses frères, depuis sa maison de campagne au nord de Vienne, où il a été envoyé par son médecin pour reposer ses oreilles.
Renaître de l’enfer
Il en témoigne ainsi : « Il s’en fallait de peu que je ne mette fin moi-même à ma vie. C’est l’art, et lui seul, qui m’a retenu. Ah ! Il me paraissait impossible de quitter le monde avant d’avoir donné tout ce que je sentais germer en moi, et ainsi j’ai prolongé cette vie misérable… Ainsi c’est fait : avec joie, je vais au-devant de la mort. Si elle vient avant que je n’aie eu l’occasion de développer toutes mes capacités artistiques, elle viendra trop tôt, malgré mon triste sort et, j’aimerais bien qu’elle vienne plus tard. Mais alors je serai aussi content ; ne me libérera-t-elle pas d’un état de souffrances sans fin ? Viens quand tu voudras, je vais à ta rencontre avec courage. »
Beethoven renaîtra de cette crise, et cet homme renouvelé, ayant côtoyé et traversé ses propres enfers, deviendra le compositeur le plus prolifique que l’on connaisse, tout en étant presque déjà totalement sourd.
L’inspiration des mythes
Beethoven fait l’offrande de sa vie à l’humanité, à travers sa musique. Il est intéressant de constater qu’à ce moment de sa vie, il s’intéressera aux mythes grecs, particulièrement à celui de Prométhée qui lui enseignera l’idée de sacrifice. Il se reconnaît dans cette figure mythique, celle d’un homme enchaîné qui souffre, mais qui en même temps, a le désir intense de vouloir offrir ce qu’il a de plus précieux aux hommes. Ce mythe traduit parfaitement la vie intérieure de Beethoven. C’est pour lui une grande source d’inspiration.
« Je ne suis guère content de ce que j’ai écrit jusqu’à présent ; à partir de maintenant, je veux ouvrir un nouveau chemin »
Il n’y a plus de barrière à sa créativité, car il a reconnu son destin et il l’a accepté. Il s’agit là d’un choix puissant avec lui-même, de ceux qui renversent une vie et une trajectoire. Il dédiera sa vie à la composition, et ce sera son cadeau pour cette humanité, qu’il aime secrètement, dans son for intérieur.
Saisir le destin à la gueule
En novembre 1801, il écrit : « chaque jour, j’approche davantage du but que je sens mais que je ne peux décrire. C’est seulement en l’atteignant que je peux vivre. Pas de repos ! Je veux saisir le destin à la gueule ; c’est certain, il ne réussira pas à me courber tout à fait. »
Saisir le destin à la gueule, cela ressemble à un pacte avec lui-même.
Beethoven voulait dédier sa symphonie numéro n°3 à Napoléon Bonaparte. Il voyait en lui le héros, capable de porter les idéaux d’une révolution de l’Humanité, d’incarner les idéaux de fraternité si précieux pour lui, sans sombrer dans la violence. Mais quand il se rend compte que Bonaparte se proclame lui-même empereur, et qu’il s’apprête à mettre à genoux l’Europe, Beethoven considère qu’il n’est pas à la hauteur de cet idéal. Il dit : « Ce n’est donc rien de plus qu’un homme ordinaire ! Maintenant, il va fouler au pied tous les droits humains, il n’obéira plus qu’à son ambition ; il voudra s’élever au-dessus de tous les autres, il deviendra un tyran ! »
Une génération corrompue
L’usurpation de l’idéal du héros pour devenir un chef imposant sa volonté par la force, Beethoven ne peut l’accepter car c’est un idéaliste profond. Il admire beaucoup le grand poète allemand Schiller, un de ses grands amis, qui dit à propos de la révolution : « C’est dans les cœurs des citoyens que la tragédie a trouvé son issue fatale, dans leur incapacité à résoudre le conflit entre l’homme idéal et l’homme réel. Le moment était très favorable mais il a rencontré une génération corrompue »
Les classes inférieures très pauvres et sans éducation se livrèrent alors à leurs bas instincts. Des hommes jadis opprimés se transformèrent en animaux sauvages. Quant aux couches supérieures de la société, qu’on appelle les classes civilisées, Beethoven dit : « L’homme prisonnier de ses sens ne peut pas tomber plus bas que l’animal ; l’homme éclairé, lui, s’il tombe, descend jusqu’au diabolique, et joue un jeu infame avec les valeurs les plus sacrées de l’humanité. Citoyen éclairé, ou pas, l’idéal de révolution intérieure n’a pas trouvé assez de personnes pour répondre présent. »
Cette capitulation des hommes face aux idéaux va entraîner petit à petit dans l’art un romantisme exacerbé qui va perdre son sentiment de transcendance. Ce qui amènera au XXe siècle une véritable rupture avec Stravinsky, par exemple, qui ne croira plus dans la capacité de l’art à éveiller le beau et à transcender l’homme pour lui faire prendre conscience de ce qu’il porte de meilleur.
Une légende noire
Beethoven, à l’image de son opéra Fidelio, reste fidèle à ses idées et va à l’encontre de bien de ses semblables. Alors, il ne sera plus aidé et on lui octroie une réputation d’un personnage misanthrope, colérique, orgueilleux, lunatique, insociable et mal élevé. On va même jusqu’à en faire un alcoolique. Cette légende pèsera sur l’ensemble de sa vie et persistera même après sa mort, relayée par nombre de ses biographes. Mais comme il le dit lui-même, il a entendu la voix de son destin, et son innocence s’est brisée pour faire place à la nécessité. Ce sentiment, Beethoven, l’exprime dans sa musique, notamment dans la fameuse symphonie n°5, dite du Destin. Les quatre notes qui ouvrent la symphonie sont certainement les plus célèbres de la musique classique. Elles marquent l’image de ce destin qui s’abat sur lui et qu’il doit accepter.
Une personnalité moralement accomplie
En dépit de l’indifférence, du rejet et de la calomnie, Beethoven est sûr de lui. Il a réussi là où la révolution a échoué. Il est parvenu à empêcher le destin de le faire plier, en réalisant sa propre révolution intérieure ; un acte de libération par lequel il trouve la force de renoncer à tout ce qui rend la vie heureuse et agréable. Il s’est arraché à l’esclavage des perceptions immédiates et des gratifications sociales qui ont toujours tenté les hommes, celles qui ont corrompu les hommes de la révolution : le succès, la célébrité et les honneurs. En surmontant la chose la plus terrible qui puisse arriver à un musicien, devenir sourd, et en prenant la décision de consacrer sa vie à l’art, il a réalisé l’impossible. Il est devenu le véritable Beethoven, une personnalité moralement accomplie.
Cette symphonie n°5 est une pure libération d’énergie, celle d’un homme qui a fait un choix : Reconnaître et suivre son destin ! « Ce n’est pas dans l’ignorance des dangers qui nous entourent, mais en se familiarisant avec eux que nous trouverons notre salut » exprime Schiller.
Une intention spirituelle
Pour comprendre sa musique, Beethoven le dit lui-même, il faut une intention spirituelle : « Celui qui a compris une fois ma musique, celui-là doit se faire libre de toutes les misères où les autres se traînent. »
Beethoven va développer sa création, tout le long de sa vie, dans une relation intime avec ses préoccupations morales. Ces œuvres reflètent le travail constant et laborieux qu’il réalise en profondeur sur lui-même, dans sa volonté de donner au monde tout ce qu’il sent germer en lui.
L’image de ce travail intérieur persévérant se traduit dans ses brouillons. Erik Emmanuel Schmitt le définit comme un génie qui transpire, à l’inverse de Mozart, qu’il définit comme un génie qui respire, car nous avons retrouvé bon nombre de partitions de Beethoven raturées et jetées à la poubelle. Il reprenait sans cesse son travail pour l’améliorer, tandis que nous n’avons trouvé quasiment aucun brouillon de Mozart, qui captait et transcrivait la musique directement.
« Je ne peux donc chercher un point d’appui qu’au plus profond, au plus intime de mon être ; ainsi, à l’extérieur, il n’y en a absolument aucun pour moi… C’est toi qui dois créer tout en toi-même », écrit-il dans son carnet intime.
L’amour de l’humanité
En résulte un homme qui finit sa vie malade, dans une souffrance absolue, mais capable de faire croître en lui la joie et la gratitude.
Oui, l’homme qu’on accuse de détester les autres, d’être sombre, nourrit en lui le plus grand amour pour l’Humanité Une, c’est-à-dire unie et fraternelle. C’est tout le sens qu’il a voulu transmettre dans sa symphonie n°9, un de ses derniers chefs-d’œuvre, avec l’Ode à la Joie, devenue notre hymne européen. Le thème principal de cette ode serait d’ailleurs un air qu’il entendait dans sa tête depuis tout petit, mais qu’il n’avait jamais mis en musique.
Malgré une vie marquée par la souffrance, l’isolement et le rejet des autres, la perte de l’ouïe, le sens le plus important pour un pianiste-compositeur, des souffrances physiques ainsi que des amours impossibles, Beethoven composera des œuvres comme le quatuor op n°135, avec un mouvement adagio intitulé Dankgesang, que l’on peut traduire par Chant de remerciement.
L’œuvre alchimique est réalisée. De la matière obscure marquée par cette souffrance, il transformera sa vie en joie et gratitude, en matière lumineuse et brillante, capable d’inspirer tous ses successeurs, et tous ceux qui ont réellement un jour écouté sa musique.




