
« — Un mot, si on résumait Renoir ? Que dirions-nous : un œil, une main, une sensibilité ?
— Et la joie de vivre ! Et l’amour ! L’amour de la nature et l’amour du prochain. Je crois que l’œuvre de Renoir est basée sur l’amour, c’est pour ça que nous l’aimons. » (1)
Le musée d’Orsay a organisé une exposition exceptionnelle qui se termine le 19 juillet, sur le peintre Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), sous un angle un peu inattendu mais très révélateur : Renoir et l’Amour.
À la différence de ses propres amis, comme Monet ou Courbet, Renoir traite ce sujet avec pudeur et empathie. Il s’agit pour lui de saisir ces moments furtifs où les êtres humains créent des liens de tendresse, d’empathie, et pourquoi pas d’amour.
Il fait partie des grands peintres de ceux que le poète Baudelaire avait appelé les « peintres de la vie moderne » (1860-1880).
À aucun moment il ne cherche la radicalité ni à revendiquer une quelconque idéologie ou révolte. Mais pour autant, il n’est pas non plus en accord avec la société dans laquelle il vit. Méfiant à l’égard du capitalisme, il rejette ses principes fondamentaux. Selon ce que rapporte Jean Renoir « il détestait le monde manufacturier, des banquiers et des spéculateurs qui avaient pris le pouvoir depuis le Second Empire. »
Comme le signale Martha Lucy (2) : « Il est profondément affecté par l’érosion des valeurs artisanales, minées par l’essor de la production de masse. Il en dénonce les effets de déshumanisation, sa tendance à détruire la relation intime de l’ouvrier à son propre travail. » Voilà le mot essentiel pour caractériser sa peinture : l’intimité. C’est sa manière d’exprimer quelque chose de profond au sujet de la modernité naissante.
L’amour comme principe pictural
À travers ses tableaux de couples libres, d’amis bohèmes, de conversations galantes et de déjeuners conviviaux, Renoir déploie une réflexion profonde sur son temps et sur l’amour, non tant comme motif, non pas seulement comme sentiment, mais comme méthode et principe pictural : la peinture comme un art du lien.
Mais sa peinture n’est pas sentimentale, il refuse toute forme de sentimentalisme, ce qui le distingue de ses contemporains à la mode. Le co-commissaire des expositions, Paul Perrin, auteur de Renoir et l’amour et Renoir dessinateur déclare : « Nous aimerions casser le cliché d’une peinture sentimentale. ». « La vision de l’amour de Renoir est multiple et évolue au cours de sa vie. Ce sont d’abord des rapports amicaux et une célébration de la bohème et de la convivialité populaire. Il y a un vrai esprit de camaraderie chez lui… puis il y a les scènes de séduction, de flirt plutôt, ce côté « fêtes galantes » »… qui est aussi une célébration des relations éphémères, de la liberté (pour les hommes et les femmes), contre les convenances bourgeoises qui promeuvent le mariage et la famille.
Renoir peint des couples complices, comme un modèle d’unité pour la société tout entière. On disait déjà en ce temps que « Maupassant voyait tout en noir et Renoir tout en rose ! »
Renoir disait : « Il faut une sacrée dose de vanité pour croire que ce qui sort de notre seul cerveau vaut mieux que ce que nous voyons autour de nous. »
L’amour, un lien qui prend toutes les formes
Son déjeuner des canotiers sonne comme un manifeste tant esthétique que personnel. Il célèbre les jeux de séduction et les plaisirs de la vie en faisant une ode à la jeunesse et à l’amitié. C’est une époque où Paris était en fête et quoi de mieux pour le représenter que la danse. La danse à Bougival est probablement son expression la plus aboutie. Il relie deux visages de ses modèles Aline et Suzanne Valadon, en créant un nouveau visage qui les réunit. C’est probablement son ami Paul Lothe qui sert de modèle pour le danseur, assurant un rythme et un mouvement inattendu. En parlant de Bougival, Renoir se souviendra : « c’est une fête perpétuelle et quel mélange de monde. »
En 1885, Renoir peint pour la première fois une maternité. Il s’agit de sa compagne Aline Charigot et de son premier fils avec lui. Ann Dumas remarque que « la série des Maternités qu’il entreprend en 1885 marque un tournant dans son œuvre, l’éloignant des scènes de la vie moderne parisienne pour aborder des thèmes plus intemporels ».
Vers la fin de sa vie, lorsque sa santé se dégrade et qu’il souffre de crises de rhumatismes puis de polyarthrite rhumatoïde qui l’invalide progressivement, il crée dans son atelier un mécanisme qui lui permet de continuer à peindre, en cherchant toujours et surtout la perfection du corps de la femme, symbole par excellence pour lui de l’intimité du lien et de l’amour.




