Florence et l’Académie néoplatonicienne

L’imminence de la chute de l’Empire byzantin au XVe siècle suscita un mouvement de transfert d’idées et de connaissance qui eut un impact considérable sur la philosophie et la culture européennes.
En 1438, face au harcèlement ottoman, l’église orthodoxe de Byzance accepte l’idée d’un concile de la réunification des Églises d’Orient et d’Occident dans l’espoir d’une croisade salvatrice. Après d’intenses et délicates négociations, deux délégations se rencontrèrent sous l’autorité papale à Ferrare.
Après une opération diplomatique magistrale de Cosme de Médicis et face à l’épidémie de peste sévissant à Ferrare, le concile fut transféré à Florence. Dans la chapelle florentine des Médicis (1), Benozzo Gozzoli immortalisa l’entrée à Florence de ce majestueux cortège composé de chevaliers exotiques, vêtus de damas dorés et coiffés de chapeaux orientaux bombés.
Du côté occidental, autour du pape Eugène IV se trouvaient les principaux dirigeants de la péninsule italienne ainsi que la curie et plusieurs humanistes, parmi lesquels le cardinal philosophe Nicolas de Cues (2) qui était allé lui-même chercher à Constantinople la délégation byzantine.
L’empereur Jean VIII Paléologue, quant à lui, était venu accompagné de la curie orientale, au sein de laquelle se distinguait le futur cardinal Bessarion, ainsi que celle des principaux penseurs de la tradition gréco-platonicienne, parmi lesquels George Gémiste Pléthon. La présence de ces derniers suscita immédiatement l’intérêt de l’Occident et, curieusement, sauva le concile.
Les héritiers de Platon
Les humanistes byzantins étaient les héritiers de l’Académie platonicienne, l’école de philosophie fondée par Platon à Athènes au IVe siècle avant notre ère. Celle-ci avait survécu pendant neuf cents ans jusqu’en 529, date à laquelle elle fut fermée par l’empereur Justinien.
Cependant, les textes de Platon et les commentaires de ses successeurs de l’Académie avaient été conservés. C’est pourquoi la présence à Florence des meilleurs exégètes classiques d’Orient constituait une occasion unique pour l’Occident de découvrir ces textes platoniciens.
En effet, l’Occident médiéval ne connaissait guère qu’un seul des quarante dialogues écrits de Platon, Le Timée. Néanmoins des traductions de l’Apologie de Socrate, du Gorgias, du Criton, des Lettres et du Banquet, avaient réalisées récemment à Florence par Léonard Bruni vers 1400.
L’impact de l’Orient sur la philosophie occidentale
C’est lorsque le concile fut transféré à Florence qu’eut lieu la première rencontre entre les philosophes platoniciens orientaux, menés par Gémiste Pléthon, et les humanistes florentins. Malgré l’échec ultérieur du Concile (3), la philosophie occidentale tomba sous le charme de Platon.
Agé de plus de 80 ans, Gémiste Pléthon représentait l’authentique sagesse platonicienne. Outre le travail remarquable qu’il avait accompli pour la diffusion de la pensée du philosophe, il menait depuis plusieurs décennies une expérience inspirée de la vision politique de Platon dans le despotat de Morée (4) et avait formé de nombreux humanistes.
Un transfert du savoir philosophique
Sous l’influence de Pléthon, Cosme eut en 1459, soit vingt ans après sa rencontre avec le vieux sage, l’idée de restaurer l’Académie platonicienne, disparue depuis neuf cents ans. Il en confia la direction à Marsile Ficin. Ce dernier fut un véritable passeur de connaissance à travers ses traductions et ses nombreux commentaires.
En effet, grâce entre autres à Pléthon, Cosme de Médicis était l’héritier de manuscrits platoniciens et néoplatoniciens en grec venus de Constantinople. Il fallut traduire cet héritage en latin afin de faire connaître la pensée platonicienne à la plupart des intellectuels scolastiques. Mais la connaissance du grec s’était perdue au Moyen-Âge et c’est pourquoi des professeurs byzantins, comme Argyropoulos, se chargèrent d’enseigner cette langue à Florence, notamment à Marsile Ficin.
Or ce ne furent pas seulement les textes de Platon qui arrivèrent à Florence, mais aussi des textes hellénistiques et byzantins, datant du IIe siècle avant J.-C. au IXe siècle après J.-C. Ils étaient attribués à Zoroastre, Hermès ou Orphée, personnages mythiques auxquels on prêtait une haute antiquité et un grand crédit.
Cette immense quantité de textes venus de Constantinople, ajoutée à ceux achetés par la Banque des Médicis partout en Europe où elle s’était établie, fut la base de la grande bibliothèque médicéenne comptant plus de dix mille manuscrits. Dispersés après la chute des Médicis en 1494 ils furent de nouveau rassemblés trente ans plus tard, par Jules de Médicis, nommé pape sous le nom de Clément VII pour constituer la bibliothèque du Vatican et reconstituer en partie la bibliothèque familiale (5).
La célébration de Platon
Dans la nouvelle Académie platonicienne de Florence, il y avait une chapelle abritant le buste de Platon, couronné de laurier, devant lequel brûlait une lampe votive. Les membres de l’Académie reprirent la coutume hellénistique de célébrer l’anniversaire de Platon chaque 7 novembre par des fêtes solennelles et des panégyriques classiques. Ils se réunissaient régulièrement pour lire les œuvres de Platon et en déchiffrer le sens caché. Parmi les membres de cette Académie figuraient Laurent de Médicis, Pic de la Mirandole, Léon Battista Alberti et Botticelli, entre autres.
Ils tentèrent de renouveler et de promouvoir l’union entre la religion et la philosophie, dont la séparation avait entraîné le déclin de la religion, devenue une superstition ignorante, et celui de la philosophie, qui avait perdu de sa profondeur. Pour eux, le renouveau de la religion et de la philosophie ne pouvait être atteint qu’en rétablissant leur relation vitale, et pour cela, il leur semblait indispensable de se tourner vers le platonisme.
Une postérité immense
Même si l’Académie platonicienne ne vécut qu’un quart de siècle, sa postérité fut immense. Bien que le rêve œcuménique de Ficin et Pic de la Mirandole ait été balayé par la Contre-réforme, leurs travaux contribuèrent à faire redécouvrir la culture antique grecque et romaine, redonnèrent sa place à Platon dans un univers intellectuel dominé par Aristote, et influencèrent l’art et la culture européenne dans ce mouvement que l’on appelle la Renaissance. Cette singulière expérience témoigne du rôle que la philosophie platonicienne a plusieurs fois joué dans l’histoire, à savoir un ferment de renaissance de la civilisation.




