RevueSciences humaines

Cosmologie et mythologie polaires

Les Inuits, dont le nom signifie « les vrais hommes », ont façonné une culture d’une originalité radicale en s’adaptant à une nature splendide mais sans concession. Dans cet environnement où la raison vacille face à l’imprévisible, ils ont développé une métaphysique vaste qui unit l’art de la survie à une compréhension profonde des lois invisibles de l’univers.

L’Occident a longtemps observé le chamanisme arctique avec une curiosité teintée de scepticisme. Pour le chaman, la lévitation, la vision nocturne, la métamorphose, la rencontre avec les esprits, la vision télescopique, la clairvoyance ou le voyage sur la Lune ne sont pas des curiosités folkloriques, mais des outils d’une science qui échappe au cadre cartésien. Le paradoxe est frappant : des individus survivent là où la raison affirme l’impossibilité, grâce à des moyens jugés « fantomatiques ». Pour saisir la culture inuite, il faut donc mettre de côté nos préjugés et accepter que le monde du mythe est pour eux aussi réel que le monde du quotidien, et c’est de ce monde qu’ils tirent leur sagesse et leurs pouvoirs.

La dualité en action : Perdrix et Canards

La pensée inuite ne sépare pas l’homme de son environnement ; elle le polarise. La collectivité se divise selon les saisons de naissance. D’une part les Aqiggit (« perdrix des neiges ») désigne ceux qui sont nés en hiver dans l’igloo, sous l’influence de la Lune et de la terre (principe féminin). D’autre part les Aggiarjuit (« canards à longue queue ») caractérisent ceux nés en été sous la tente, sous la domination du Soleil et du monde marin (principe masculin).

Lors du solstice d’hiver, ces deux groupes s’affrontent dans des tournois rituels de force et d’adresse. Au jeu de balle, chaque équipe tente de projeter l’objet vers son domaine propre (les terres ou la mer). Le résultat du match n’est pas qu’un score sportif : il indique la tendance climatique de l’année à venir, révélant si la domination sera lunaire et froide ou solaire et chaude.
Dans l’igloo circulaire cérémoniel, divisé en deux hémicycles par l’axe du petit couloir d’entrée, les deux équipes, sous la conduite et l’autorité de deux chamans, s’engagent dans divers tournois rituels de jeux d’adresse, de force et d’endurance, ainsi que dans des concours de chants burlesques. En fonction des résultats, il y a, pour une nuit, une redistribution des couples et de la nourriture.
Lorsque le soleil pointe timidement à l’horizon, les perdrix des neiges et les canards à longue queue le regardent avec un sourire sur la moitié du visage, tandis que l’autre moitié reste impassible, car ils tentent de le polariser d’un côté droit, positif, joyeux et masculin, et d’un côté gauche, négatif, sérieux et féminin.
Les grimaces rituelles ont pour but de provoquer le jeune soleil naissant de telle sorte qu’il s’exalte et amplifie son rayonnement.

Ainsi, au grand moment du retour du soleil, les contraires se rencontrent dans un rire moqueur, image de Sila, l’intelligence créatrice et régulatrice de l’univers.

Ces rituels font partie d’un riche ensemble mythologique qui exprime l’opposition dynamique des principes masculin et féminin et leur union au sein d’une unité paradoxale.

Sila, l’Intelligence de l’Univers

Au cœur de ce système se trouve Sila, qui représente l’intelligence créatrice et régulatrice de l’univers, une unité paradoxale qui harmonise les contraires. Bernard Saladin d’Anglure, chercheur spécialiste des cultures arctiques, écrit : « Sila est le concept clé du système de pensée inuit, concept qui rappelle curieusement celui du logos dans les traditions liées à Héraclite, aux présocratiques, ou au taoïsme dans la pensée chinoise ».Les Inuits doivent s’en inspirer et suivre ses règles pour pouvoir vivre pleinement.

Au-delà de la raison dualiste privilégiée par l’Occident, cette vision spirituelle est fondamentale dans le monde inuit, non seulement en tant que pensée mais aussi en tant que pratique culturelle à tous les niveaux. Lorsqu’il s’agit d’inaugurer le premier igloo, de collaborer au retour du soleil, de procéder aux rites funéraires et à d’autres moments vitaux importants, les Inuits s’adressent à Sila.

Sila, qui représente également le Cosmos (Silarjuarq ; le très grand Sila) et l’esprit du cosmos (Silaap inua ; le maître de Sila), incarne le mystère de l’unité paradoxale des contraires, de l’harmonie par opposition et de l’union fécondante et régénératrice des forces de la création et de la vie. Cette dynamique créatrice et vitale s’exprime et se révèle à travers les mouvements des corps célestes et les phénomènes atmosphériques. Les constellations et les étoiles filantes du ciel inuit, mais aussi les grandioses aurores boréales et autres phénomènes atmosphériques constituent les chapitres d’un grand livre de connaissances qui enseigne efficacement comment mener à bien la vie matérielle et spirituelle.

C’est dans ce vaste panorama que les cycles du soleil et de la lune occupent une place déterminante dans la civilisation Inuit.

Le drame hélio-lunaire

La cosmologie inuite repose sur un couple indissociable : Frère-Lune et Sœur-Soleil. Leur poursuite éternelle rythme l’existence. Le calendrier inuit est lunaire et les lunaisons servent à mesurer le temps et la progression du soleil dans le ciel.

Tout commence par la Renaissance du Soleil. Le 13 janvier, après 45 jours de nuit totale, le soleil réapparaît. Les enfants éteignent les lampes à huile pour les rallumer avec de nouvelles mèches, symbolisant un renouveau du monde.
Lorsque le soleil se lève et se couche exactement dans le prolongement des bras tendus en croix, c’est la « lune des jeunes phoques » (nattialiut) et l’équinoxe de printemps. C’est la fin de l’hiver et de tous les tabous hivernaux.

Le soleil de minuit, moment de ponte pour les oiseaux

De la mi-mai à la fin juillet, le soleil ne se couche plus et tourne constamment dans le ciel au-dessus de l’horizon. C’est la période du soleil de minuit, qui culmine au solstice d’été au moment de la lunaison de « la lune des œufs » (manniliut), période qui correspond à la ponte et à la mise en nid des œufs par les canards et les mouettes.
Ensuite, la « ronde » solaire est entièrement visible dans le ciel ; c’est la période de la grande lumière, 24 heures sur 24.
Vers le 28 juillet, le soleil recommence à se coucher.
Lorsque le soleil se lève et se couche à nouveau dans l’alignement des bras en croix, c’est l’annonce de l’équinoxe.

Puis vient le Temps des Tabous, et la lunaison correspondante s’appelle « la lune où tombe le velours des cornes du caribou », C’est le temps de la mort végétale, des grandes chasses pour obtenir les peaux nécessaires aux vêtements d’hiver, et des tabous qui entrent à nouveau en vigueur.
Enfin, c’est le temps de la Grande Obscurité. Au solstice d’hiver, la menace est à son comble. C’est un moment extrêmement critique et menaçant, tant pour la collectivité que pour l’univers. Le soleil est absent, la lune n’est pas toujours au-dessus de l’horizon, il n’y a pas d’animaux migrateurs, la vie s’éteint, il n’y a ni reproduction animale ni végétale. Ce moment ressemble à la nuit primordiale, avant que l’ordre cosmique ne se manifeste. La vie semble s’éteindre. Pour éviter que le soleil ne disparaisse à jamais dans l’autre monde, les femmes confectionnent des jeux de cordelettes destinés à le « retenir ».

Le Chaman, médiateur de l’invisible

C’est durant la nuit totale que le rôle du chaman devient crucial. A l’intérieur de l’igloo cérémoniel se déroulent d’importants rituels chamaniques. L’igloo de neige est à la fois un corps féminin magnifié et une réduction de l’univers. Le cristal de glace est le soleil, l’ouverture de l’entrée est la lune.
Au sein de cette matrice cosmique, la collectivité inuite, distinguée selon les deux polarités primordiales de la vie, et sous la conduite des chamans masqués, représente la naissance du nouveau monde selon les lois et les forces premières de l’univers.

L’hiver est aussi le moment de la clarté maximale produite par la pleine lune, où se déroulent les grandes séances chamaniques et où le chaman entreprend ses voyages vers Frère-Lune. Car c’est durant cette période difficile que se joue l’ordre du monde, dont dépendent plus tard le retour de la vie et la suspension des tabous, que Frère-Lune culmine tandis que le soleil est caché.
Or, Frère-Lune est le grand médiateur androgyne cosmique. Grâce à lui, la frontière entre les mondes peut disparaître et s’ouvrir l’autre réalité, l’espace du mythe, Sila. C’est là que se trouvent les principes et l’ordre caché des choses, là où tout est à nouveau possible, là où le monde a existé pour la première fois.

L’assistant de Frère-Lune est l’ours blanc, animal qui vit aussi bien dans les eaux que sur la terre, paradoxal comme l’unité des contraires. C’est à partir de l’unité des contraires que le monde se recrée.

Pour le chaman, il s’agit d’unir effectivement le monde du mythe, spirituel, au monde d’en bas, matériel, car au cœur de la nuit profonde d’un monde de glace, le retour à la vie sera un moment solaire, printanier, mais son origine est une impulsion venue du ciel pour plonger au cœur d’une longue nuit d’hiver.

Un destin d’étoile

Dans le ciel inuit, sur fond de constellations, les cycles hélio lunaires entretiennent des relations complexes. Ces cycles sont à la fois les signes et les agents de la production, du développement et de la régulation des forces de la vie, appartenant à Sila.

Les Inuits savent lire ces cycles, les prévoir, les interpréter et les traduire en règles de culture et de vie. Comme toutes les civilisations traditionnelles, ils affirment que le monde est à la fois visible et invisible, que la vie est à la fois multiplicité et unité, linéaire et cyclique, que les esprits habitent toutes choses, que l’âme est immortelle et que le destin de l’homme est d’apprendre à s’unir aux étoiles

En apprenant à prévoir et interpréter les cycles hélio-lunaires, l’Inuit ne se contente pas de survivre : il accomplit son destin de s’unir aux étoiles, rappelant que l’intelligence de l’univers (Sila) réside dans l’équilibre dynamique de tout ce qui existe

Bibliographie :
Saladin d’Anglure, Bernard, Au clair de la lune circumpolaire, la cosmologie des Inuits. Montréal, UQAM, Interface, décembre 1992
Saladin d’Anglure, Bernard. Frère-Lune, Sœur-Soleil et L’intelligence du Monde, Études inuit Studies, 1990.
Crédit Image: Adobe.stock.com N°1517437720
Denis BRICNET
Fondateur de Nouvelle Acropole au Canada
Article rédigé à partir du texte oiginal extrait du site https://biblioteca.acropolis.org et traduit par Denis Abeille
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole France

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