Philosophie

Se placer au-dessus des conflits

Il y a un siècle, le philosophe hindou Jinarajadasa, expliquait (1) : « Nous vivons aujourd’hui dans un monde devenu tragique. Ce qui normalement était circonscrit par les limites d’une nation est aujourd’hui ce qui caractérise le monde entier. C’est comme si la Terre tout entière avait reçu la secousse d’un violent tremblement de terre et que tout le monde soit étourdi, sans savoir quoi faire. Et cette tragique situation existe malgré le progrès général, tout spécialement dans le champ de la science. » À son époque, il se plaignait de la Société des Nations, comme aujourd’hui, on pourrait le faire de l’Organisation des Nations Unies (O.N.U.) : « La Société des Nations, telle qu’elle est aujourd’hui avec sa mentalité actuelle et ses représentants, ne peut pas nous apporter le monde dont nous avons besoin. » Il reconnaît aussi qu’il ne faut pas attendre non plus de grands résultats des solutions économiques qui sont préconisées. Comme l’a dit plus tard Jorge A. Livraga, ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas de nouveaux systèmes, mais des hommes nouveaux et meilleurs. Des hommes capables de considérer les problèmes d’un nouveau point de vue.

Quelques années plus tard après ses propos, la Seconde Guerre mondiale éclatait, par l’incapacité des uns et la non-volonté des autres de réussir la paix et l’union. Et aujourd’hui, il est clair que nous devons changer nos perspectives.

Voici un extrait d’un livre de la Chine ancienne, Le livre de la pureté et du calme (2) :
« L’homme supérieur est au-dessus des conflits ; l’homme inférieur les recherche. L’homme de grande vertu ne s’en réclame pas ; l’homme de basse vertu s’y attache. Dès lors qu’on s’en réclame, on s’y attache, on ne peut comprendre ni le Dao (Tao) (3) ni la vertu. Ainsi, le plus grand nombre ne peut obtenir le Dao véritable, car le cœur se perd dans l’illusion. Dès que le cœur est perdu dans l’illusion, l’esprit est envahi par les peurs. Quand l’esprit est envahi par les peurs, on cherche à s’attacher à dix mille choses. Dès que l’on s’attache, l’avidité et le désir de possession apparaissent. Dès qu’avidité et désir de possession se manifestent, les inquiétudes et les pensées fausses nous submergent et font souffrir le corps et le cœur. Ainsi, l’on s’attire les humiliations et la honte, on erre entre la vie et la mort, et l’on s’enfonce dans cette mer de souffrances, en perdant pour toujours le Dao véritable. L’être éveillé qui a obtenu le Dao, celui-là demeure dans la pureté et le calme. »

Comment se placer au-dessus des conflits ? 

Quand le cœur se perd dans l’illusion, les peurs envahissent l’esprit. Alors, on cherche à s’attacher aux choses. L’avidité et le désir de possession engendrent des pensées erronées, les peurs s’emparent du corps et du cœur, les plongeant dans un océan de souffrance. Et l’on vit alors humiliation et honte. Nous devons contrôler cet enchaînement dévastateur et reconnaître déjà en nous l’illusion. Nos projections sur les autres, nos attentes et nos désirs nous font souffrir inutilement. Le scepticisme nous a conduits au monde que nous vivons actuellement.

L’humanité pensante a été débordée et surprise par l’humanité passionnelle. Seule la peur conduit les dirigeants et hommes d’État à unifier temporairement leur pensée. Quand une Nation craint que son existence soit menacée par une autre Nation, alors les dirigeants s’unissent. Mais ces unions seront toujours éphémères car elles sont reliées par des besoins extérieurs et non par le partage d’une âme commune. La véritable sagesse ne parle pas à l’intellect mais à la mystérieuse faculté de l’intuition. Aujourd’hui, le défi que nous devons relever pour dépasser nos craintes et différences est d’apprendre à voir en premier ce qui nous unit au-delà de la diversité. Cela implique d’aller au-delà des apparences.

Spinoza expliquait qu’il y avait trois étapes dans la connaissance : la première, celle de la connaissance empirique. Elle nous suffit pour la plupart des choses de la vie quotidienne. La deuxième est mentale, elle examine, analyse, juge et comprend les faits lorsque l’observation est impersonnelle, comme le fait la méthode scientifique aujourd’hui. Mais, selon le philosophe d’Amsterdam, il existe une troisième étape, celle de l’intuition. Dans cette étape, lorsque le mental est capable de contempler les faits ordonnés dans un cadre d’unité, alors, émerge au-dessus de lui la nouvelle faculté d’intuition. La conscience comprend alors la nature véritable et intime de ce que le mental contemple. Ce courant caché qui parcourt la vie est perceptible par l’intuition (4).

Malgré les altérations que vit actuellement l’humanité, le chemin d’évolution qui s’ouvre à nous est celui de l’humanité intuitive. Celle qui peut se placer au-dessus des conflits et contempler l’horizon de l’unité à travers l’expression des différences.

(1) C ; Jinarajadasa, The New Humanity of intuition (La nouvelle humanité de l’intuition), Théosophique Édition House, Adyar, 1947, 198 pages
(2) Qing Jing Jing, Livre de la Pureté et du calme, traduit du chinois par Sophie Faure et Ke Wen, Éditions Courrier du livre, 2017, 144 pages
(3) Principe qui engendre tout ce qui existe, force fondamentale qui coule en toutes choses de l’univers. Essence même de la réalité et par nature ineffable et indescriptible.  C’est également l’ordre, qui peut être universel ou particulier, mais toujours naturel et moral et qui donne du sens. Le Dao ou Tao a été systématisé par Lao Tseu dans son livre le Tao Tö King
(4) Le philosophe Jinarajadasa expliquait : « Quand ce que nous voulons comprendre est la vie et pas la matière inerte, alors seule l’intuition peut nous apporter une compréhension véritable. Par conséquent, quand Bergson dit que « l’intuition nous conduit à la véritable intériorité de la vie avec tant de succès, comme l’intelligence nous guide vers les secrets de la matière », il révèle une grande vérité sur la forme d’opérer de la conscience, quand elle agit, dirigée par l’intuition. »
Fernand SCHWARZ
Fondateur de Nouvelle Acropole en France
© Nouvelle Acropole 
La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

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