Au cœur du chaos, garder son âme. Les Kogis et la fidélité créatrice

Pendant douze ans, l’autrice s’est engagée dans l’ONG Tchendukua-Ici et Ailleurs, qui accompagne les peuples premiers de la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie, à récupérer leurs terres, sauvegarder leurs savoirs et à préserver la biodiversité. Parmi eux, les Kogis, gardiens d’un savoir cosmologique millénaire, lui ont enseigné le retour au sens au regard des lois qui nous façonnent, celles de la nature. Cet essai explore la résonance entre leur enseignement ancestral et notre époque en mutation, et ce qu’ils peuvent nous transmettre pour traverser le chaos sans perdre notre âme.
La première fois qu’on franchit la ligne noire, on ne voit rien. Rien ne la signale aux yeux profanes. Pourtant, tout bascule.
Un cercle de pierres est dessiné dans la terre. Avant d’y entrer, il faut se défaire de tout ce qui appartient au monde que l’on quitte : téléphone, chaussures, lunettes, sac à dos. Objets ordinaires. Signes d’une appartenance invisible à un autre paradigme.
Le Mamu et la Saga – le chaman et la femme-chamane – demandent alors de clarifier en conscience l’intention qui vous a conduit jusqu’à eux. Pourquoi êtes-vous là ? Qu’êtes-vous venu chercher réellement ? Puis vous déposez dans un morceau de coton ce que vous laissez derrière vous : pensées encombrantes, peurs, attachements, repères matérialistes. Vos guides l’enterreront, pour que ces pensées ne souillent pas leurs terres sacrées.
Rien ne s’explique. Mais quelque chose opère.
Les Kogis (souvent nommés par erreur les Indiens Kogis) sont un peuple autochtone de la Sierra Nevada de Santa Marta, massif isolé du nord de la Colombie dont le socle rocheux est bien plus ancien que celui de la Cordillère des Andes, une terre parmi les plus vieilles du continent. Descendants directs des Taironas, civilisation précolombienne florissante avant la conquête espagnole, ils sont encore environ douze mille à vivre aujourd’hui en haute altitude, à l’écart du monde moderne qu’ils observent avec inquiétude. Gardiens d’un savoir cosmologique millénaire, ils se désignent eux-mêmes comme les « Grands Frères » de l’humanité, ceux qui n’ont pas rompu leur lien avec la nature. Depuis les années 1990, ils ont choisi de rompre leur silence pour adresser un avertissement aux « Petits Frères », c’est-à-dire nous. « Les dangers que vos sociétés modernes provoquent au regard de la nature ont atteint de tels niveaux qu’il est urgent qu’on se parle, car nous sommes unis par une aventure commune. »
Ce qu’ils ont à dire sur la façon de traverser le chaos sans perdre son âme mérite aujourd’hui d’être entendu.
J’ai franchi cette ligne pour la première fois en 2010. Pendant douze ans, comme présidente de l’association Tchendukua-Ici et Ailleurs, j’ai accompagné les Kogis : j’ai observé leurs luttes pour défendre leurs terres, participé à leur accueil en France afin de faire entendre leurs messages, et co-écrit un ouvrage pour transmettre ce qu’ils m’avaient enseigné sur les lois du vivant qui régissent toute vie, notamment la vie en groupe (1). Il m’a fallu des années pour comprendre pleinement ce que ce cercle de pierres enseignait. Ce n’était ni un rituel décoratif, ni une simple métaphore. C’était un véritable passage, ce que les traditions initiatiques de tous les temps appellent un seuil : un espace où quelque chose en nous doit mourir pour qu’autre chose puisse naître. Le symbolisme ne se limite pas à représenter la transition, il la rend effective. Ce que le corps traverse, l’esprit l’élabore plus tard.
Nous vivons aujourd’hui une époque de bascule. Guerres aux frontières, effondrement écologique, intelligence artificielle qui transforme nos métiers et nos vies. Tout vacille. Et dans ce vacillement, une injonction revient comme un refrain : innove, adapte-toi, réinvente-toi. Mais derrière ce refrain, une question plus ancienne attend d’être posée : comment traverser le chaos sans perdre son âme ?
Les Kogis y répondent depuis des siècles, non par des mots, mais par une autre façon d’être au monde. Celle, comme ils disent, que nous avons oubliée.
Une autre façon d’habiter le monde
Ils se nomment les Grands Frères. Nous sommes les Petits Frères. Ces mots semblent d’abord affectueux. Puis on comprend : ils portent une ontologie. Les Kogis ne se pensent pas supérieurs. Ils se pensent responsables. Les Petits Frères sont ceux qui ont rompu l’équilibre du monde – et qui ne l’ont pas encore mesuré.
« Conscience, intention et observation conditionnent les formes auxquelles nous donnons vie. » Un Mamu me l’a dit un matin, avec une simplicité qui m’a pris des années à vraiment entendre. Cette phrase dépasse la morale individuelle : elle dit que le monde que nous habitons est la manifestation de la qualité de notre présence, un murmure qui traverse nos gestes et nos pensées.
Nous avons appris à penser en séparant : l’esprit de la matière, l’humain de la nature, l’action de ses conséquences. René Descartes promettait de faire de l’homme un « maître et possesseur de la nature » (2). Nous avons tenu parole. Nous avons extrait, modélisé, découpé, optimisé. Des siècles plus tard, Edgar Morin nous rappelle que cette intelligence, si fine soit-elle sur les parties, est une intelligence aveugle : capable de résoudre mille problèmes, mais incapable de voir l’ensemble (3).
Chez les Kogis, rien n’est séparé. Le monde visible repose sur un plan invisible qu’ils nomment Aluna. Avant qu’un pont ou une maison ne soient construits, ils existent déjà dans cette pensée cosmique. Avant qu’un acte soit posé, il est tissé dans l’intention et la mémoire du monde. Observer, pour eux, ce n’est pas regarder, c’est sentir le souffle du vivant dans chaque geste, mesurer la dette invisible qui accompagne ce que l’on prend, entendre le bruissement des éléments qui soutiennent la vie.
Parfois, dans le tumulte quotidien, l’attention portée à un détail peut devenir un écho discret de cette présence. Chaque pas, chaque regard, chaque décision peut tisser un petit cercle de réciprocité, invisible mais vivant, dans notre quotidien.
Leur question n’est pas comment faire plus ou plus vite, elle est comment faire juste. Les femmes tissent inlassablement les mochilas, ces sacs qui symbolisent l’utérus du monde. Chaque point correspond à une pensée, chaque geste dessine la trame de l’existence. Penser, agir et symboliser ne sont pas distincts. Cette unité, nous l’avons perdue. Mais à travers la lenteur et le silence, à travers l’attention portée au souffle de chaque chose, nous pouvons commencer à retrouver cette harmonie. Même discrètement, nous pouvons apprendre à être là – pleinement là – et laisser nos gestes participer à l’équilibre du monde.
La fidélité créatrice
On pourrait croire que cette cosmologie condamne à l’immobilisme. Il n’en est rien.
Les Kogis ont traversé la conquête espagnole, l’évangélisation forcée, les violences armées, les narcotrafiquants, les exploitations minières. Ils ont déplacé leurs villages, appris l’espagnol, puis le droit colombien, et tant d’autres choses encore pour défendre leurs terres et préserver leurs savoirs ancestraux. Sans se dissoudre, ils ont intégré ce qui pouvait l’être et conservé l’essentiel. Leur secret n’est pas la rigidité, mais le discernement : savoir ce qui peut changer et ce qui ne doit pas être cédé.
« L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant. » René Char (4)
Dans nos vies saturées, la menace n’est pas toujours spectaculaire. Elle se glisse dans l’accélération, dans le bruit, dans l’urgence des choses secondaires qui érodent le cœur.
Les gestes du vivant
Pour tenir cet essentiel, les Kogis pratiquent les pagamentos. Ces gestes rituels, par lesquels ils restituent symboliquement à la Terre ce qui lui a été pris, ne sont pas des superstitions : c’est une cosmologie de réciprocité. Avant d’abattre un arbre, ils demandent. Après avoir prélevé, ils rendent. Chaque déséquilibre appelle réparation, non par culpabilité, mais par conscience du lien. « Je ne suis pas propriétaire, je suis gardien », disent-ils.
Simone Weil écrivait que l’enracinement est le besoin le plus profond de l’âme humaine (5). Mais l’enracinement n’est pas enfermement : il est relation vivante à un milieu, à une mémoire, à une responsabilité. Les Kogis sont enracinés dans une vision où l’humain n’accumule pas : il répare. Que faisons-nous, nous, pour réparer ce que nous extrayons ?
Notre modèle repose sur l’accumulation, le leur sur la réciprocité. Ils savent discerner ce qui ne doit jamais être abandonné. Dans la Sierra, j’ai compris que la lenteur n’était pas retard : elle est profondeur. Le silence n’est pas absence : il est condition de perception. Chaque geste, même discret, peut devenir un hommage à ce qui nous dépasse.
Alors, la fidélité créatrice n’est pas un retour en arrière. Elle est un art de vivre, une présence constante à ce qui compte, une danse entre adaptation et fidélité. C’est la capacité à traverser le chaos – les conquêtes, les violences, les effondrements – sans se dissoudre en lui. Non par rigidité, mais par discernement.
Claude Lévi-Strauss écrivait que « le propre de la pensée sauvage est d’être intemporelle »(6) : ce que les Kogis préservent n’est pas un passé figé, c’est une façon d’être au monde qui traverse les âges parce qu’elle touche à l’essentiel de ce qu’est l’humain. Nous ne pouvons pas les copier, mais nous pouvons entendre leur question muette : que sommes-nous prêts à ne pas abandonner ? Que pouvons-nous laisser fleurir, même au cœur du chaos, pour que nos vies deviennent non seulement des actes, mais des gestes porteurs de sens ?
Un miroir pour notre modernité
Les Kogis ne viennent pas nous proposer un modèle à copier. Ils nous tendent un miroir.
« La rencontre avec le monde indien n’est plus un luxe aujourd’hui. C’est devenu une nécessité pour qui veut comprendre ce qui se passe dans le monde moderne. » J.M.G. Le Clézio (7).
La Terre, disent-ils, est un corps vivant. Si l’on retire son sang, ses forêts, ses organes minéraux, elle réagit. Non par vengeance, mais par conséquence. Cette vision rejoint ce que la science contemporaine redécouvre : la complexité des systèmes vivants, l’interdépendance des écosystèmes, l’impossibilité d’agir sur une partie sans affecter le tout.
Mais la question n’est pas seulement écologique. Elle est ontologique. Elle commence par cette reconnaissance inconfortable : nous ne sommes pas le centre. Nous ne sommes pas hors du vivant. Nous en dépendons.
« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature — mais c’est un roseau pensant. » Blaise Pascal (8)
Nous sommes ces roseaux, fragiles, pensants, responsables.
Ce que douze ans à les accompagner m’ont appris, ce n’est pas que les Kogis ont réponse à tout. C’est qu’ils posent les bonnes questions et qu’ils acceptent de vivre à la hauteur de ces questions. La formation de leurs sages dure dix-huit ans, dans l’obscurité, loin de la lumière. Parce que la connaissance véritable ne naît pas toujours de la clarté. Elle naît parfois du passage par la nuit.
Traverser le chaos sans perdre son âme n’est pas une posture romantique. C’est une exigence. Elle suppose de consentir à être déplacé, à affronter ses paradoxes plutôt qu’à les anesthésier par l’accélération.
Les Kogis ne sont, peut-être pas, les gardiens d’un passé. Ils sont les gardiens d’une possibilité qu’il est encore temps d’écouter. Au cœur du chaos, garder son âme n’est pas un luxe de sage. C’est une exigence quotidienne, celle de savoir, à chaque instant, à quoi nous restons fidèles. Et de laisser cette fidélité nous transformer.




