Le symbole de Gilgamesh, l’homme qui ne pouvait pas mourir

Mythe suméro-babylonien millénaire, l’épopée de Gilgamesh nous parle de la destinée de l’homme qui se révèle à travers les épreuves quotidiennes.
Dans nos cours, nous étudions les traductions des tablettes et des rouleaux sumériens, babyloniens et autres textes qui nous ont été légués par les peuples des IIIe et IVe millénaires avant notre ère. Dans cet héritage, nous trouvons des références au mythe de Gilgamesh.
Nous analyserons ce mythe d’un point de vue symbolique plutôt que technique, afin qu’il puisse intéresser chacun d’entre nous.
Le mythe de Gilgamesh est peut-être le plus ancien exemple connu du héros qui combat contre le dragon, contre les forces obscures, contre les ennemis. Gilgamesh est le prototype de ce qui deviendra Héraclès en Grèce, qui sera Hercule chez les Romains, et plus encore, de saint Georges lui-même dans son combat contre le dragon, à travers toute la mythologie médiévale. Gilgamesh est un prototype qui va se projeter à travers les siècles.
Gilgamesh est le fils d’Enlil et il est dit – d’après toutes les paraboles et représentations symboliques – qu’il est ce grand géant qui apparut sur la Terre, animé par le désir d’accomplir de hauts faits, de vaincre les ennemis de l’humanité et de percer les ténèbres.
L’histoire de Gilgamesh
Il existe plusieurs versions que nous allons conjuguer en une seule afin de dégager un fil conducteur.
Gilgamesh mène d’abord une vie solitaire, errant à travers les forêts et les plaines, explorant toute chose. Il s’interroge sur lui-même, sur le monde et sur la nature, jusqu’à ce qu’il fasse une série de rêves prémonitoires qui lui annoncent qu’il va avoir un ami, un double, quelqu’un qui l’accompagnera. Il rêve qu’une hache à double tranchant tombe du ciel sur la cité d’Uruk.
La hache est l’un des symboles présents dans toutes les mythologies. Sa forme incurvée représente l’univers ; son utilité symbolise ce que l’homme peut accomplir par la force de sa volonté. C’est le laber, l’outil physique pour tailler, sculpter les ténèbres, labourer la terre et semer.
Gilgamesh rêve que le laber tombe au milieu des rues et que tous les hommes se rassemblent autour et l’adorent. Ensuite, lorsqu’il trouvera cette hache, ce laber, il l’appellera Enkidu. Enkidu est son « double lumineux », Enkidu est son ami. Car Enkidu se transforme d’une hache en un être, en un homme.
D’autres versions racontent que cette hache fut d’abord maniée par Enkidu. Celui-ci nous est présenté comme une sorte de géant primitif et bon qui vivait parmi les animaux, dans les forêts. Puis, lorsqu’il rencontra Gilgamesh, il apprit les principes de la civilisation.
À partir de ce moment, Gilgamesh et son « double lumineux » commencent à parcourir le monde et à accomplir une série de travaux à la manière d’Héraclès. Cette série d’épreuves est comparable aux difficultés quotidiennes que rencontre chacun d’entre nous. Car nous nous demandons souvent si nous ne pourrions pas faire comme Héraclès, comme l’un des plus grands hommes de l’Histoire : accomplir quelque chose qui produirait un changement total et profond dans la nature environnante, dans l’histoire et dans la vie elle-même.
Comme Gilgamesh, nous combattons toute notre vie
Mais parfois, nous ne percevons pas que nous tous, comme si nous étions Héraclès, passons notre vie à vaincre constamment des ennemis. Ces ennemis peuvent être l’inertie, la peur.
C’est pourquoi les exploits de Gilgamesh – par exemple, vaincre un terrible taureau qui ravageait tout le pays, franchir sept montagnes symboliques et abattre d’énormes cèdres avec sa hache et avec l’aide de son ami Enkidu – sont autant de symboles de notre propre vie. Car nous aussi, nous devons souvent franchir des montagnes, traverser des rivières, abattre les vastes forêts de l’inertie, ces immenses forêts d’incompréhension humaine qui nous entourent… Et nous avons des peurs et des angoisses.
Gilgamesh passe par de nombreuses épreuves. Il résiste même à l’épreuve de la tentation d’Inanna ou Ishtar, deux formes de la même déesse. La déesse, d’une beauté et d’un charme éblouissants, va dire à Gilgamesh de s’arrêter en chemin, de ne pas poursuivre tous ces travaux, de venir à son palais où il pourra recevoir amour, repos, bonne nourriture et excellentes boissons. Gilgamesh lui répond par des mots qui portent en eux une nuance d’éternité – car chacun de nous, même s’il ne les a pas prononcés, les a pensés un jour : « Ô Inanna, tu es la Beauté, tu es tout ce qui peut représenter le repos et la paix. Mais regarde qui je suis. Je suis comme une porte qui laisse passer le vent, je suis comme un bol qui perd son eau, je suis comme un toit qui ne couvre plus, je suis un errant, je suis un voyageur. Mon amour est comme une pierre collée au mur qui peut tomber à tout moment… Permets-moi de poursuivre ma quête, permets-moi de chercher quelque chose qui puisse me donner des fondements et me justifier à mes propres yeux, plutôt qu’aux yeux des autres ».
Ces mots sont notre propre quête, la quête de tout homme qui toujours cherche à se justifier – à se valoriser – à ses propres yeux et dont la justification devant les autres est essentiellement le reflet de sa propre justification, de son autoévaluation intérieure.
La séparation de Gilgamesh et d’Enkidu
Gilgamesh poursuit son voyage à travers toutes ces aventures jusqu’au moment crucial où il perd Enkidu. Enkidu meurt, et la tendresse avec laquelle Gilgamesh s’adresse à son compagnon bien-aimé est remarquable : il le touche, le palpe, lui parle… Voyant qu’il ne répond pas, il lui demande : « Quel est ce profond sommeil qui t’a envahi ? ». Il croit qu’un sommeil profond l’a saisi.
Gilgamesh lui dit alors : « Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Ton cœur ne bat plus, tes mains ne bougent plus, es-tu donc si endormi ? »
Gilgamesh erre à travers les montagnes et les prairies, pensant à Enkidu mort. Il se demande si ses mains aussi, qui bougent encore aujourd’hui, seront un jour paralysées et comme étrangères, et si ses yeux ne verront plus, si sa bouche ne prononcera plus jamais de mots. Il se dit qu’il doit connaître la vérité, savoir où se trouve Enkidu, s’il est quelque part… « Que va-t-il m’arriver, que va-t-il arriver à tous les hommes ? ».
Le héros s’interroge sur son propre sort et celui de toute l’humanité. Il décide de percer le mystère et de descendre aux enfers, comme tant d’autres êtres mythologiques, pour sauver son ami Enkidu.
Lors de sa descente aux enfers, il rencontre également une série de difficultés. Il doit se diriger vers l’endroit où le soleil se couche, traverser de vastes océans et vaincre plusieurs ennemis, dont une paire de scorpions qui lui barrent le passage. Le scorpion a toujours été un symbole de la mort, la mort de la personnalité, la mort de la chair. Il va également devoir vaincre un couple d’hommes-aigles, un homme et une femme, qui lui barrent le passage.
La quête de l’immortalité
Il est en quête de quelque chose. Il sait que quelqu’un a jadis possédé l’immortalité. Alors qu’il traversait les mers de Shamash, des voix prophétiques le lui avaient révélé. Il s’agissait d’Utnapishtim, une sorte de Noé qui avait survécu au Déluge, qui avait construit une arche magique avec laquelle il avait sauvé tous les êtres vivants d’un monde passé pour les transférer dans ce nouveau monde. En récompense, l’immortalité lui avait été accordée.
Gilgamesh se présenta devant Utnapishtim et lui demanda ce dont il avait besoin pour sauver Enkidu. Il répondit qu’il avait besoin d’une plante magique qui ne poussait qu’au fond de la mer.
Utnapishtim parle à Gilgamesh et tente de le convaincre que les hommes ne peuvent descendre dans la mort avant d’avoir été appelés. Il tente de le convaincre que cette « plante d’immortalité » n’existe que pour quelques rares élus et que l’immortalité consciente dont il dispose n’est pas une bénédiction, mais une malédiction pour l’homme ; car si les dieux lui ont donné la possibilité d’oublier ses vies passées et de ne pas pressentir les futures, c’est parce que cela est bon pour les hommes.
Le texte dit que Gilgamesh écoute respectueusement, puis lui répond : « Je veux trouver l’algue de l’immortalité ». Il descend alors au fond de la mer, au fond de l’océan primordial, l’Okeanos grec, c’est-à-dire le grand vide, la grande obscurité, la grande concavité. Il arrache l’algue de l’immortalité et commence à remonter vers le monde des morts, pour sauver Enkidu.
On dit que lorsque Gilgamesh s’allongea pour se reposer, un serpent lui déroba l’algue. Le serpent est un symbole de sagesse. En Inde, on le trouve sous le nom de Nâga, c’est-à-dire le serpent, le cobra à lunettes, symbole de sagesse et de discernement.
Sur les sarcophages égyptiens et sur leurs statues, on trouve également un serpent au milieu du front : c’est l’Uraeus égyptien, lui aussi symbole de sagesse, de discernement. C’est l’œil de Dangma, dont parlent également les hindous modernes, c’est-à-dire le troisième œil au milieu du front, qui permet de voir les choses au-delà de leur apparence.
Le serpent lui ayant enlevé la plante de l’immortalité, Gilgamesh ne peut plus sauver Enkidu, qui restera au fond des enfers. Mais les dieux le récompensent pour avoir accompli tant de prouesses. Selon la version babylonienne, ils lui accordent une récompense qui est à la fois une récompense et une malédiction. Dès lors, Gilgamesh ne mourra jamais ; il devient l’Immortel. Il continuera à vivre à travers les hommes. Au début, le héros se réjouit et pense qu’il peut continuer à vivre même si Enkidu n’est plus à ses côtés. Mais l’arbre qu’il aimait se dessèche, les hommes et les femmes qu’il aimait meurent, la ville d’Uruk est détruite ; Lagash disparaît, les rivières s’assèchent, tout change… mais lui, il reste.
Et si Gilgamesh était en nous ?
De là le mythe de Gilgamesh, l’immortel qui traverse le temps, qui traverse toutes les époques, toutes les humanités. Les tablettes disent : « Toi qui me lis, à l’époque où tu vis, parmi tous tes semblables, parmi tous ceux qui sont avec toi, Gilgamesh est toujours présent ». À quoi cela fait-il référence ? Cela signifie-t-il qu’il existe un homme qui, à travers toute l’humanité, n’est jamais mort, et qui change simplement de vêtements sans que nous nous en rendions compte ? Ou bien y a-t-il peut-être une signification plus intérieure ? Cela ne signifie-t-il pas plutôt qu’il existe en quelque sorte un Gilgamesh en chacun de nous? Quelqu’un qui rêve, qui veut combattre des dragons, traverser des montagnes et qui veut savoir s’il est vraiment immortel ?
Nous savons que les cycles biologiques excluent la vie perpétuelle. Mais nous savons aussi qu’au-delà du biologique et du temporel, certains éléments peuvent perdurer parce qu’ils ne sont pas soumis au temps.
Dans toutes les littératures et dans tous les anciens enseignements, dans les légendes antiques et les différentes religions, on nous transmet des leçons similaires.
Je crois, d’une certaine manière, à l’échelle qui peut nous mettre en contact avec notre Gilgamesh intérieur, avec ce fils d’Enlil, avec Enkidu, le « double lumineux » ; pour cela, nous devons avoir des rêves, des affirmations et des pensées suffisamment grandes et puissantes.
Est-il possible de réveiller le Gilgamesh qui est en nous ?
Lorsque, par exemple, nous parlons de l’Acropole en relation avec ces mythes, nous faisons référence à l’Acro-polis, c’est-à-dire à la « cité haute » ; nous faisons référence à ce phénomène psychologique qui consiste à avoir en nous une « cité haute », une montagne qui nous permette d’être nous-mêmes élevés dans nos idéaux, élevés dans notre force.
Imaginez une lance. Lorsqu’elle est dressée, lorsqu’elle est verticale, alors, c’est une lance ; mais lorsqu’elle est à l’horizontale, lorsqu’elle est jetée au sol, ce n’est plus qu’un bâton. Quelle est la différence entre un bâton et une lance ? La verticalité et le sens. Quelle est la différence entre une petite branche et une flèche ? La branche est immobile et la flèche traverse les airs. Quelle est la différence entre le tas de bulles formé par un détergent dans une machine à laver et la mousse merveilleuse sur les côtes de la mer ? La mousse de la mer s’est formée du choc d’une vague, venue de nombreux kilomètres, contre le granit, contre l’adversité. Il est nécessaire que nous puissions revenir en nous-mêmes, prendre conscience de notre atemporalité, faire émerger en nous ce que nous avons de grand et d’important. Nous pouvons tous faire émerger ce qui est grand et important.
Mon intention n’est pas d’exposer une théorie abstraite, mais de vous dire, de personne à personne, qu’il peut exister cette capacité de verticalisation, cette capacité de voir les choses, non dans leur aspect superficiel, mais dans leur aspect profond. Une lampe n’est une lampe que lorsqu’elle contient une lumière – car sans cette lumière, elle cesserait d’être une lampe et ne serait qu’un assemblage de métal et de verre. De même, un être humain n’est pas un être humain parce qu’il a deux yeux, des cheveux, des bras et des jambes, mais parce qu’il a quelque chose de plus, quelque chose qui le différencie en tant qu’être humain : une vie intérieure.
Cette vie intérieure réside en chacun de nous. Elle ne peut pas être extraite de manière simple, mais de manière profonde et forte. L’homme a la taille de ce qu’il ose faire.
Regardez un enfant faire ses premiers pas ; s’il veut atteindre quelque chose tout en bas, il n’a pas besoin de se mettre sur la pointe des pieds, mais combien il s’efforce de le faire pour attraper une friandise qui lui plaît ! Si nous avions la même volonté simple qu’un enfant pour faire les premiers pas, de nous mettre sur la pointe des pieds pour atteindre ce que nous voulons saisir !
Le mythe de Gilgamesh toujours aussi actuel
Il suffit de faire ce geste. Il suffit d’avoir cette résolution pour que commence à naître en nous Gilgamesh, le vainqueur du dragon. Ce Gilgamesh qui pourrait dire à nouveau : « Je suis une porte qui laisse passer le vent, qui n’attrape rien ; je suis un vase qui laisse s’écouler l’eau, qui ne la retient ni ne l’asservit ». Ce Gilgamesh qui peut descendre au fond de la mer en quête de l’immortalité.
Ces impulsions, ces vertus et ces forces qui ne sont qu’endormies en nous, n’ont pas disparu.
Je tiens à vous dire que ce mythe de Gilgamesh, bien qu’il soit très ancien, est néanmoins très nouveau et très actuel. Je ne crois en aucun cas que le monde d’aujourd’hui soit plus matérialiste que le monde d’il y a mille ou deux mille ans, comme beaucoup le disent. Il l’est peut-être même moins, même si cela semble paradoxal. Chez l’homme moderne, comme chez l’homme de toutes les époques, cette force d’élévation existe. Ce que nous devons faire, c’est essayer de voir quelle part en nous est capable de s’élever, quelle part de nous est capable d’attraper ces étoiles et de les ramener sur Terre.
Je sais que, parfois, nous sommes dans la nuit ; il est vrai que nous vivons une période sombre où le matérialisme est omniprésent. Je sais qu’il y a de l’exploitation, qu’il y a de l’ignorance, je sais qu’il y a des luttes, qu’il y a de la violence, qu’il y a de l’incompréhension pour beaucoup de choses… Mais je sais aussi que dans la nuit la plus sombre, si nous parvenons à allumer un petit foyer, il nous éclairera et nous réchauffera, et de plus, il sera visible de très loin. Et si nous parvenons à allumer de nombreux foyers sur la Terre, nous reproduirons le phénomène céleste des étoiles allumées.
Nous devons oser rêver trois fois – comme Gilgamesh – d’une hache lumineuse pour que descende à nos côtés notre compagnon d’aventures. Nous devons recréer en nous la force capable de vaincre le destin et les astres. Puisse chacune des difficultés et des épreuves n’être qu’un tremplin sous nos pieds ; ainsi, chacun de nous portera – à l’intérieur de lui – le vieux Gilgamesh. Nous garderons le souvenir de nos prouesses et nous pourrons quitter ce monde sans jamais partir, car nous resterons, d’une certaine manière, au-delà de ces grands trompeurs que sont le temps et l’espace.
Ne disons pas que nous n’avons pas d’opportunité ! L’opportunité historique se présente aujourd’hui comme elle s’est présentée à Sumer, à Rome ou comme elle se présentera dans mille ou deux mille ans. La véritable opportunité se trouve dans notre propre monde environnant et dans notre propre capacité à la vivre. C’est pourquoi je vous dis que ce mythe de Gilgamesh, si complexe à étudier du point de vue théologique, est si simple à comprendre dans une petite conversation philosophique.
Ce mythe de Gilgamesh est actuel, ici et maintenant. Ce mythe de Gilgamesh, c’est nous-mêmes.




