
L’opéra « Siegfried » de Richard Wagner est un hymne à la nature et à l’aventure héroïque qui fait passer le héros, de l’ombre à la lumière, pour aller à la conquête de son identité vers son propre destin.
En janvier dernier, l’Opéra Bastille de Paris a produit l’opéra Siegfried de Richard Wagner, sous la direction de Pablo Hera-Casa et l’excellent ténor Andreas Schager dans le rôle de Siegfried. Une opportunité de se pencher sur la symbolique du héros wagnérien.
Le thème de Siegfried
Siegfried est le troisième volet de la monumentale tétralogie de Richard Wagner, L’Anneau du Nibelung, qui nous mène du monde des dieux à celui des hommes. Dans le prologue, Alberich, le seigneur du peuple nain des Nibelungen, vole le trésor de l’Or du Rhin et forge l’Anneau. Wotan (le roi des dieux) le lui dérobe pour payer des géants. Alberich maudit quiconque possèdera l’Anneau.
Dans La Walkyrie,Wotan engendre des jumeaux humains, Siegmund et Sieglinde, espérant qu’un héros libre récupérera l’Anneau pour lui. Ils s’aiment, mais Siegmund meurt au combat. La Walkyrie Brünnhilde sauve Sieglinde, enceinte, avant d’être punie par Wotan et plongée dans un sommeil entouré de flammes. Vient alors le thème de Siegfried : l’enfant de Siegmund et Sieglinde a grandi. C’est l’opéra de la jeunesse et de l’action.
Un héros libre
Siegfried est élevé dans le secret de la forêt par le nain Mime, qui l’a recueilli après la mort tragique de ses parents. Mime ne le fait pas par charité mais pour faire de Siegfried son instrument pour conquérir l’Anneau qui assure le pouvoir absolu. Siegfried grandit sans peur, sans loi, et en harmonie avec la nature. Pourtant il ressent un vide identitaire profond et recherche ses origines. Mime finit par lui révéler le tragique sort de ses parents.
Avec les débris de l’arme de son père (l’épée Notung), Siegfried forge alors sa propre épée et part à la rencontre de son destin, vers la « caverne de la convoitise » du dragon Fafner qui garde l’Or, ainsi que l’Anneau. Au cours d’un combat singulier Siegfried tue le monstre sans éprouver de peur, et s’empare de l’Anneau. Le jaillissement du sang du dragon recouvre le corps de Siegfried qui se transforme et devient capable de comprendre le langage des oiseaux de la forêt. Siegfried est victorieux parce qu’il ne connait pas la peur, mais son geste réveille la malédiction contre le monde des dieux de Wotan, ce qui donnera lieu à la quatrième partie de la Tétralogie : Le crépuscule des dieux.
En chemin vers le rocher où vit la Walkyrie déchue, Brünnhilde, il croise son grand-père, le dieu Wotan (sous l’apparence du Voyageur) et brise la lance du dieu avec son épée, marquant symboliquement la fin du règne des anciens dieux.
Finalement, Siegfried traverse le cercle de feu entourant Brünnhilde. En la voyant, lui qui n’avait jamais vu de femme, il découvre enfin ce qu’est la peur. Il la réveille d’un baiser, et l’opéra se conclut sur un duo d’amour passionné où Brünnhilde renonce à sa divinité pour lui.
Une quête d’identité
La dramaturge Bettina Auer (1) écrit : « Dans Siegfried, la troisième partie de l’opéra l’anneau du Nibelung, le récit rejoint définitivement la légende héroïque médiévale du chant des Nibelungen, point de départ de Richard Wagner. Siegfried est devenu un jeune homme qui cherche sa véritable identité et veut partir à la découverte du monde pour, comme il sied à un « héros », tuer un dragon, délivrer une vierge et conquérir un précieux trésor. Conformément au plan secret de Wotan Siegfried est le « héros libre » capable de reconquérir pour lui l’anneau du pouvoir. Les dieux, en revanche, ont fait leur temps. Seul Wotan lui-même parcourt encore le monde, incognito, sous le nom de « Wanderer » (le voyageur)… Mais il continue de se comporter comme un « dieu » qui veut manipuler et contrôler tout le monde. »
Le pouvoir de l’intuition
« S’il perçoit l’existence du monde vicié et truqué, éprouvant une immédiate répulsion pour ses représentants, il n’a pas connaissance du mal en tant que tel […]. Affilié aux voix conseillères de la forêt, son intuition témoigne d’un lien avec une vérité originelle. Cœur pur, il aspire à l’amour, qu’il reconnaîtra, qu’il inspirera, et qu’il défendra. » (2) Apparemment ignorant et naïf, sa simplicité renvoie en réalité à un savoir supérieur et dévoile les manigances et la rationalité, triste, aigre et violente.
Pour Wagner, l’intuition est la faculté supérieure et essentielle propre à mieux guider la raison. Le musicien parlera d’intuition créatrice qui accompagne et sublime le travail de la réflexion.
Le lien profond avec la nature
À cause du déséquilibre de la relation entre les dieux et les humains, la nature elle-même a perdu ses codes. C’est par l’observation de la nature que Siegfried, dont le nom signifie « celui qui apporte la paix par la victoire », a compris ce qu’est l’amour. Jean-Marc Mouillie explique que « Siegfried est la lumière qui fait voir sans se voir elle-même. Il manifeste la puissance irrésistible de la vérité morale. » (2) S’il triomphe des obstacles c’est par sa propre nature. Au contact de son être, le mal s’évanouit.
A la rencontre de l’amour
En fait, Wagner comme d’autres artistes et penseurs de l’époque, constate le dévoiement de la modernité et les catastrophes qu’elle peut représenter pour la nature et l’homme lui-même, en lui enlevant son âme. Avec le personnage de Siegfried et sa rencontre avec la Walkyrie Brünnhilde, Wagner propose l’espérance d’un changement de l’histoire.
Les oiseaux, les forces libres de la nature, guident Siegfried vers l’accomplissement de son amour. L’oiseau de la forêt lui parle de la « plus merveilleuse des femmes ». C’est sur un rocher entouré d’un mur de flammes que seul Siegfried pouvait traverser, que la Walkyrie Brünnhilde fut enfermée et plongée dans un sommeil enchanteur par son père Wotan, pour se venger de lui avoir désobéi. Siegfried, qui « ne connaît pas la peur », peut la délivrer.
La Walkyrie Brünnhilde incarne la noblesse, la loyauté, le courage et tous ceux qui la croisaient étaient éblouis par sa beauté. C’est la guerrière céleste. Siegfried traverse le cercle de flammes et éveille Brünnhilde qui ne lui apportera pas simplement l’amour mais la connaissance de sa propre identité. Ainsi, la guerrière céleste s’unit au guerrier terrestre, rendant l’amour victorieux d’un monde en désordre.
Siegfried et la traversée du héros
Siegfried passe par les différentes étapes de la traversée du héros, telle qu’elle fut définie par C. G.Jung, C.Pearson et d’autres psychologues.
Il est d’abord orphelin, un enfant innocent, confiant dans la vie, qui doit assumer la réalité de l’existence sans perdre patience ni optimisme. En forgeant à nouveau l’épée brisée de son père, il devient le guerrier martial qui accepte les épreuves et assume l’adversité pour un juste combat.
Sa préparation étant finie, il quitte Mime et initie sa traversée. En tuant le dragon, il vit l’ouverture du cœur et devient un être solidaire et généreux. Il passe par l’étape de l’aventurier, en acquérant l’autonomie dans la gestion des conflits et des épreuves. Lorsqu’il passe le cercle de feu qui entoure Brünnhilde, il devient le guerrier pacifique. La traversée du feu le purifie et le régénère.
Par sa rencontre avec Brünnhilde, il assume les mystères de la transformation reliant la terre au ciel. Son éveil aux pouvoirs internes le transforme en guerrier de la sagesse.
Jung appelle ce processus celui de l’individuation. Se relier aux différentes parties de soi-même pour agir comme une unité, comme un individu capable de synthèse entre le conscient et l’inconscient.
Brünnhilde, l’incarnation de l’anima de Jung
Pour Jung, Brünnhilde est à relier à l’image de la déesse égyptienne Isis, sœur-épouse du dieu égyptien Osiris, dont l’enfant Horus est un nouveau dieu solaire, ce qui fait de Siegfried l’équivalent d’Horus.
« Notung, l’épée brisée que seul Siegfried parviendra à ressouder, symbolise la force solaire qui surmontera la régression dans l’inconscient et permettra à la conscience de revenir de l’obscurcissement. La Brünnhilde de Wagner, explique Jung, est une des multiples figures de l’anima … l’anima est une figure archétypique qui représente l’image collective de l’autre sexe que nous portons en nous et avec laquelle nous appréhendons l’essence de l’autre, la féminité pour l’homme, la masculinité pour la femme… Brünnhilde est l’image maternelle identique à l’anima, l’aspect féminin du héros lui-même, qui lui répond que sa mère Sieglinde ne reviendra plus, mais qu’elle, Brünnhilde, l’aime depuis toujours. » (3)
Lorsque Brünnhilde se réveille, elle cesse d’être la vierge que Wotan maintenait dans un état de dépendance filiale. Maintenant, elle devient la compagne de Siegfried. Devenue femme, elle ne peut plus protéger Wotan et les dieux. Ainsi, le crépuscule des dieux s’annonce (4).
Siegfried, s’étant libéré de l’emprise du monde chtonien, se reconnecte à la fin de sa quête à son être profond, libère sa propre lumière et devient victorieux par l’amour.




