Philosophie

Éloge de la sobriété

5- Les conseils de Jacques Ellul

Nous continuons notre voyage au pays des philosophes qui ont conseillé aux êtres humains un mode de vie simple et sobre. Après Épicure, Jean-Jacques Rousseau, Léon Tolstoï et Lanza del Vasto, nous évoquons maintenant Jacques Ellul (1912-1994). 

Juriste, Jacques Ellul fut professeur de droit et d’histoire des institutions à l’université de Bordeaux et à Sciences Po Bordeaux. Théologien protestant, il fut engagé dans la direction de l’Église Réformée de France. 

La sobriété, une vertu essentielle 

Pour Ellul, la sobriété était une vertu essentielle pour vivre en harmonie avec la nature et pour résister aux pressions de la société moderne, se libérer de l’emprise de la technique et de l’économie sur nos vies, de retrouver notre humanité et notre dignité.
Son œuvre est très importante : plus de cinquante livres, plus d’un millier d’articles. Elle est double, comprenant un volet sociologique, une analyse du phénomène de la technique et une critique de la société technicienne, et un volet théologique et éthique pour indiquer comment les chrétiens peuvent vivre en étant fidèles à l’Évangile dans cette société technicienne. La crise que nous traversons actuellement donne à ses thèses une grande actualité. 

Sa conscience écologique est très précoce. Dès 1935, il signe avec un ami un texte intitulé Directives pour un Manifeste personnaliste, proche de la revue Esprit d’Emmanuel Mounier. C’est un appel à construire une « cité ascétique », société à hauteur d’homme, alternative au productivisme destructeur et aliénant, solution à la fois contre la misère et la richesse. 

On ne peut concevoir un développement infini dans un monde fini 

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Il formule cet aphorisme, souvent repris depuis : « On ne peut concevoir un développement infini dans un monde fini. » 
Si une telle formule est devenue banale de nos jours, une telle déclaration était totalement à contre-courant au début de cette période de forte croissance économique qu’on appelle les Trente Glorieuses, les trente années d’après-guerre. Les campus américains sauront l’accueillir dès les années 60. 

Les deux visages de la croissance zéro

« Ce qui est actuellement grave, c’est qu’il semble que la leçon n’ait pas été comprise, et qu’au lieu de songer à un aménagement économique à la croissance zéro, on n’ait encore qu’une obsession, c’est de bricoler un nouveau moteur économique qui permettrait de repartir comme avant, visant avant tout une croissance de 5% par an, etc. Ce que nous pouvons dire, c’est que si on y arrive, la catastrophe qui s’en suivra sera bien pire que la crise actuelle. Si on n’accepte pas l’organisation à la croissance zéro, il n’y a pas d’autre issue que la faillite collective et la désagrégation de notre société. » 
Ce texte date de 1983, mais reprend son appel vieux de trente ans qui expliquait déjà que la croissance indéfinie de la richesse et de la consommation était impensable. Des économistes parlaient déjà au début des années soixante, d’une économie de surchauffe !
Il s’agit d’un article publié dans le quotidien Sud-Ouest, et réédité dans un ouvrage posthume intitulé : Penser globalement, agir localement. Voici une autre expression reprise depuis, notamment dans le film documentaire de Coline Serreau réalisé en 2010, Solutions locales pour un désordre global.

L’intérêt de ces propos de Jacques Ellul réside dans la distinction qu’il fait entre la récession et la décroissance. Ces deux concepts sont souvent confondus à travers la notion de « croissance zéro » ; elles renvoient pourtant à deux réalités totalement différentes. 

La récession est un phénomène jugé négatif dans une société tout entière orientée vers la croissance : elle représente l’échec de cette société et se manifeste par du chômage de masse, la baisse du pouvoir d’achat, des troubles sociaux. Elle est entièrement subie par les décideurs comme par la population tout entière. La décroissance, au contraire, est une orientation choisie, voulue, pensée, maîtrisée et régulée en fonction d’un projet de société qui ne fait plus de l’obsession de la croissance son moteur et son horizon. Il est dommage qu’on n’ait pas trouvé un mot plus positif à ce concept de décroissance, qui fait très peur aux opinions publiques encore très orientées vers la croissance et la notion de progrès.
Pour Ellul, c’est une société centrée sur la personne humaine et non sur la puissance technique qu’il s’agit de promouvoir. Il prône la revalorisation des métiers de la ruralité face au gigantisme des villes. 

Aujourd’hui, ceux qu’on appelle les « objecteurs de croissance » font de Jacques Ellul l’un de leurs plus éminents précurseurs. Ils reconnaissent son analyse lucide de la tension entre une société de croissance sans croissance, condamnée à l’austérité, et le projet d’une société d’abondance frugale ou de sobriété heureuse. 

Quelques citations de Jacques Ellul sur la vie sobre pour notre méditation

« La sobriété est une vertu essentielle pour résister aux sollicitations incessantes de la société de consommation », Le Système technicien
« La sobriété est une forme de résistance à la tyrannie du quantitatif et de la performance », 
Le bluff technologique
« La sobriété est une voie de sagesse qui permet de se libérer de l’agitation superficielle et de se connecter à l’essentiel », La Subversion du christianisme
« La sobriété est une réponse à l’appel de la vie intérieure et de la transcendance », 
Le bluff technologique. 

Brigitte BOUDON
Formatrice en philosophie à Nouvelle Acropole, auteur de nombreux ouvrages dans la collection
« petites conférences philosophiques »

Brigitte Boudon nous a quittés

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris le départ brutal de Brigitte Boudon pendant les fêtes. Elle fut une collaboratrice de la première heure de la revue Acropolis qu’elle a continué à soutenir pendant plusieurs décennies, et nous publions dans ce numéro le dernier de ses articles. Sa grande érudition et sa profondeur de vue laisseront un grand vide, tout autant que la simplicité et la discrétion qui marquaient sa qualité humaine. Toutes nos pensées l’accompagnent dans son dernier voyage vers les étoiles.

© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de Nouvelle Acropole

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