
Une rentrée, c’est d’abord un tri. On retrouve les dossiers, avec les deux ou trois que nous connaissons bien et ceux sur le côté dont nous savons qu’ils vont nous coûter quelque chose. On retrouve aussi des visages connus, des circonstances qui se répètent, avec la même habitude et sans surprise. Pourtant inévitablement alors que certaines rencontres nous touchent comme des cadeaux, d’autres plus difficiles nous blessent. Nous aimerions bien alors n’apprendre que des expériences qui nous conviennent et laisser les autres derrière nous mais serait-ce vraiment souhaitable ? Car, à classer les choses trop vite, avant même d’avoir bien regardé, nous passons à l’action sans voir ce qui vraiment mérite d’être approché, faisant rétrécir le monde à la mesure de notre protection.
Bien sûr, nous avons tous vécu des moments d’ouverture où, comme le musicien traversé par la musique, nous lâchons prise et laissons la vie s’écouler sans chercher à tout contrôler. Mais soyons honnête, ce n’est pas si fréquent. Pourtant lorsque nous y parvenons, nous sommes bien obligés de reconnaître qu’apparaissent des évidences étranges, qu’il nous arrive alors de savoir que quelque chose est vrai avant même d’avoir trouvé les mots pour l’expliquer. Tout comme un artisan sait en posant sa main sur la pièce qu’il taille, qu’elle n’est pas droite avant même de savoir pourquoi. Peut-être est-ce alors, parce que dans ces moments-là, nous avons tout simplement cessé de vouloir tenir le monde à distance de nous ?
Nous avions appris enfant, et c’est bien normal, à séparer les choses pour nous construire. Mais veillons à ce que cette nécessité ne devienne pas, adulte, un refuge qui nous coupe du monde. Car, à force de toujours séparer ce qui est à nous de ce qui ne l’est pas, on risque d’y perdre l’essentiel. Comme le dit si bien Bertrand Vergely, «ce que nous ne connaissons pas nous en dit plus sur nous-mêmes que ce que nous connaissons» 1. La connaissance la plus importante est celle qui apparaît quand on accepte de rester en relation avec ce que l’on ne comprend pas encore. À nous protéger de ce que nous ne comprenons pas, nous en venons à ne plus comprendre le monde.
C’est bien là tout le mystère du détachement. Il ne signifie pas nécessairement s’éloigner mais paradoxalement s’approcher davantage. Pour être présent à celui qui souffre, il faut pouvoir entrer dans son monde sans s’y engloutir, l’écouter sans être emporté. La distance, alors, n’est pas froideur mais au contraire ce qui rend la présence possible. N’existe-t-il pas au fond une forme bien réelle de proximité qui ne devient possible qu’à travers une certaine distance ? Nous imaginons bien souvent que pour aimer, il faut se rapprocher toujours davantage mais, à l’inverse, une juste distance n’ouvre-t-elle pas aussi un espace où l’autre puisse être différent ? Se détacher, alors, ce n’est plus abandonner, mais renoncer à posséder ce que l’on aime. On comprend alors de l’intérieur que le contraire de la distance n’est pas la proximité mais la capacité de toujours rester relié.
La même chose se produit en nous-mêmes lorsque, pris par nos pensées ou nos ambitions, nous ne voyons plus rien d’autre. Nous sommes au cœur de notre propre vie mais nous ne la voyons même plus. Pour autant, si quelque chose se desserre, le monde, sans changer, semble plus vaste. Le silence, alors, cesse d’être seulement l’absence de bruit et quelque chose d’autre commence à se faire entendre. Peut-être est-ce cela qui rend la beauté si difficile à expliquer ? Dans la contemplation, face à la nature, ou lorsque la musique nous emporte, elle ne nous arrache pas au monde, elle nous y rend présents autrement.
Aimer sans posséder, agir sans nous confondre avec l’action, souffrir sans devenir notre souffrance, voilà une exigence qui chaque jour, prend plus de poids dans le tourbillon du monde dans lequel nous vivons. Montaigne n’écrivait-il pas déjà : « Il faut étendre la joie, mais retrancher autant qu’on peut la tristesse » 2. La formule paraît simple, elle nous rappelle surtout que notre rapport aux événements dépend de l’espace intérieur dans lequel nous les vivons. Non, grandir n’est pas se débarrasser de certaines expériences ni même trouver une explication à tout ce que nous traversons, c’est juste devenir assez vaste pour que toujours plus de choses puissent nous atteindre sans nous détruire.
Alors, en ces temps qui nous demandent de changer nos appuis pour rester stables, si l’on essayait de rencontrer ce qui nous dérange sans immédiatement le rejeter ? De traverser ce qui nous éprouve sans nous y enfermer ? De contempler ce qui nous dépasse sans chercher à le réduire pour nous rassurer ?
Peut-être pourrions-nous alors rester assez ouverts pour continuer à apprendre de tout, à condition de ne nous séparer de rien…




