L’actualité de l’Égypte pharaonique

Au fil des siècles, de la culture grecque aux sociétés secrètes du XIXe siècle, la civilisation de l’ancienne Égypte a fasciné et inspiré de nombreux chercheurs de sagesse. Que peut encore nous enseigner l’Égypte pharaonique aujourd’hui ?
Depuis l’époque des pyramides, des « textes de sagesse » sont apparus, littéraires et non religieux mais pratiques, qui proposaient une éthique visant à atteindre la voie vers la bonne vie. À la cinquième dynastie, le vizir Ptahhotep (2400 av. J.-C.) rédige ses conseils à travers une série de maximes. Les textes d’Amenemopet et les instructions pour le roi Mérikaré seront copiés mot pour mot dans l’Ancien Testament dans la section des Proverbes (1). Les auteurs précisent humblement que la sagesse est conçue comme un processus sans fin, et non comme une possession finale.
L’hermétisme, l’un et le multiple
Bien que nous sachions que des textes hermétiques tels que le Pimandre ont été écrits à l’époque d’Alexandrie par des prêtres égyptiens parlant grec, les fondements de cette pensée ont été rédigés à la XIXe dynastie, en réponse à l’hérésie d’Akhenaton, soulignant la formule selon laquelle Dieu est à la fois un et multiple.
Dans la pensée égyptienne, il n’y a pas de crainte de Dieu qui est conçu comme Un (dans son mystère) et multiple (dans sa nature manifestée). Ce principe a conduit au concept de « l’Un et le Tout » qui s’est reflété dans la philosophie grecque, puis hermétique dans la formule Hen kai Pan, l’Un et le Tout ou le Tout-Un.
L’hermétisme est une alternative philosophique au dualisme et au monothéisme exclusiviste. Elle repose sur la théorie de l’émanation et de l’analogie. C’est une troisième voie de médiation et d’inclusion.
La pensée hermétique poursuit son évolution, se renouvelant constamment à différentes périodes jusqu’à aujourd’hui.
Elle fut introduite dans la franc-maçonnerie dès l’époque des francs-maçons opératifs qui, comme dans le manuscrit Coke (1410-1450), mentionnent déjà Hermès comme l’un des pères des sciences. Au XVIIe siècle apparurent, les premiers francs-maçons « acceptés », c’est-à-dire ceux qui n’étaient pas bâtisseurs, comme Elias Ashmole, un étudiant de l’alchimie et de l’hermétisme. L’hermétisme et l’ésotérisme furent clairement incorporés, surtout dans les hauts degrés et dans les rites continentaux, puisque la franc-maçonnerie anglaise et la tradition anglo-américaine « régulière » insistent sur leur caractère moral et symbolique.
Un cosmothéisme
La pensée égyptienne est cataloguée par l’égyptologue Erik Hornung et, surtout, par Jan Assman, comme cosmothéiste, ce qui contraste avec le monothéisme biblique, qui sépare le créateur de sa création.
Le cosmothéisme est la conception selon laquelle le monde (le cosmos) est divin ou imprégné du divin. Dieu et le monde ne sont pas des réalités séparées : le divin se manifeste dans la nature, dans les étoiles, dans l’ordre de l’univers et dans la société. Mais les deux égyptologues soulignent qu’il ne s’agit pas d’une identification pure entre Dieu et la nature car le dieu reste transcendant et mystérieux par rapport à ses manifestations.
Cette vision a refait surface dans la philosophie occidentale à la Renaissance et a influencé des penseurs tels que l’hébraïste John Spencer, ou Ralph Cudworth du cercle des « platoniciens de Cambridge », à partir du XVIIe siècle. Ils ont proposé une « théologie de l’arcane » qui a ouvert la voie aux pré-romantiques allemands. La religion et la pensée égyptiennes sont apparues comme une alternative à la religion chrétienne. Ils ont adopté la formule Hen kai pan.
Au XVIIIe siècle, cette philosophie fut introduite dans certaines loges franc-maçonnes, notamment sur le continent. Le philosophe Karl Leonard Reinhold (1751-1825), considéré comme l’un des disciples les plus importants de la philosophie kantienne, rejoignit la loge Zur wahren Eintracht (Véritable Harmonie). Plus tard, Haydn et Mozart la rejoignirent. Le maître de la loge, Ignace de Born, fut l’auteur d’un traité sur les mystères égyptiens, qui servit de modèle au personnage de Sarastro dans La Flûte enchantée.
Comme l’explique Jan Assmann (2), l’Égypte est devenue l’imaginaire de l’époque, l’incarnation historique de la religion naturelle, l’origine de tous les cultes.
Ce n’est pas par hasard qu’à cette époque Napoléon Bonaparte organisa son expédition militaire en Égypte, entouré d’une grande équipe de chercheurs pour étudier cette civilisation. Grâce aux résultats de cette expédition, les bases furent posées pour le déchiffrement des hiéroglyphes et le passage de l’égyptologie au rang de discipline universitaire, permettant ainsi sa mise à jour permanente jusqu’à nos jours.
Aux XXe et XXIe siècles, le cosmothéisme réapparut dans la philosophie du processus de Whitehead, dans l’écologie profonde (Arne Naess) et dans l’hypothèse Gaïa de Lovelock, qui entendait la Terre ou le cosmos comme une totalité vivante. Beaucoup de ces penseurs se reconnaissaient comme héritiers de Spinoza et des stoïciens.
La santé physique et mentale
Les Grecs tenaient la civilisation égyptienne en haute estime. Le philosophe Isocrate (436-338 av. J.-C.), fondateur de l’école de rhétorique d’Athènes, écrit : « … que le roi de Busiris commença son gouvernement comme les sages, occupant les meilleures terres et fournissant de la nourriture à sa population. Et les prêtres… découvrirent pour le corps l’aide que l’art de la médecine apporte… utilisant des médicaments inoffensifs que l’on trouve dans notre alimentation quotidienne et pourtant avec des effets si bénéfiques que les hommes s’accordent à dire que les Égyptiens jouissent d’une grande santé et d’une grande longévité. Et que pour l’âme, ils introduisirent l’enseignement de la philosophie, une pratique qui a non seulement la capacité d’établir des lois, mais aussi d’étudier la nature de l’univers. Busiris…Il persuade les jeunes de mettre de côté leurs plaisirs et de se consacrer à l’étude des étoiles, de l’arithmétique et de la géométrie… » (3).
L’intérêt de l’État égyptien pour la santé de sa population est intéressant et très d’actualité. Depuis la première dynastie, il existe un ministère de la santé et chaque village doit avoir au moins un médecin, les habitants respectant des règles strictes d’hygiène.
Le berceau de la philosophie
Ces dernières décennies, un courant d’égyptologues a proposé l’existence de la philosophie en Égypte avant l’arrivée des Grecs, tels que Claude Traunker, José Castillos, Anke Graness qui affirment : « Nous ne pouvons plus soutenir aujourd’hui la thèse sur l’impossibilité de la philosophie dans l’Égypte antique. L’évolution de l’égyptologie au cours des cinquante dernières années, avec la découverte et la traduction de nouveaux manuscrits, nous offre de solides raisons d’envisager cette thèse. »
Le dialogue du scribe Ani et de son fils, de l’époque de Ramsès II présente le même schéma de contradiction, confrontation d’arguments qui n’exigent l’usage de la raison que dans les dialogues socratiques. Sans parler du dialogue avec soi-même datant du XVIIIe siècle av. J.-C.
L’égyptologue anglais Bill Manley, avec ses recherches sur la pierre de Chabaka (6) au British Museum, démontre l’existence d’une philosophie de l’intention dans la pensée égyptienne antérieure à la pensée grecque.
Dans Le livre de Thot, dieu de la sagesse, daté de 1100 av. J.-C. et traduit en 2005 (7), un érudit attend l’enseignement du dieu ; ils le nomment « celui qui aime la connaissance » : Mer Rekh. Le mot équivalent de « philosophie » existait donc déjà en Égypte et il ne serait pas surprenant que Pythagore, pendant son séjour en Égypte, l’ait entendu et transmis au monde grec.
Un savoir vivre ensemble
L’Égypte était une société multiraciale qui fondait son unité sur une langue et une culture communes à travers une conception précoce de l’État.
Le cœur de sa pensée, avec une véritable projection philosophique, est Maât. Elle fonctionne simultanément comme une notion cosmologique, éthique et sociale : elle représente l’ordre divin établi au moment de la création, qui se manifeste dans la nature comme ordre, dans la société comme justice-solidarité et dans la vie individuelle comme vérité.
C’est l’idéal de la société égyptienne que chaque Égyptien, du pharaon au dernier fermier, doit produire par ses actions. L’égyptologue Jan Assman l’a traduit par « justice connective », soulignant que Maât relie l’individu au collectif et au cosmos dans un réseau unique d’obligations réciproques, établissant ainsi un réseau de relations complexes entre toutes les composantes de l’Univers. Sa pertinence se reflète dans l’éthique et le droit : l’harmonie entre l’être humain et la nature, la justice comme équilibre social.
L’idéal de Maât
Dans la vision anthropologique égyptienne, l’être humain est incapable de vivre sans Maât car c’est Maât qui fonde l’humain en l’Homme : Maât est ce qui assure l’harmonie des opposés et constitue le fondement de la logique de l’inclusion. C’est le domaine où l’un et le multiple règnent par excellence.
Dès que l’être humain abandonne Maât et ne vit que pour son ego personnel, il revient à la barbarie, car ce qui fait un véritable être humain, c’est la capacité de vivre pour quelque chose qui le surpasse. Ce modèle, le plus naturel, est aussi le plus difficile à mettre en œuvre, car ce qui se fait spontanément dans la Nature, ne peut être fait que par la conscience humaine, ce qui est terriblement exigeant.
Paradoxalement, c’est ce qui donne à l’être humain le sens de sa vie. C’est là que Maât acquiert sa dimension, puisqu’elle a donné un sens à cet effort pour maintenir l’harmonie dans un environnement en instabilité permanente.
Le symbole le plus connu est la « pesée du cœur », dans laquelle le cœur du défunt doit être plus léger que la plume d’autruche symbolisée par Maât. C’est un examen de la conscience, et non un système de commandements fixe ou dogmatique. Car l’être humain ne peut être réduit à une culture ou un modèle particulier.
Les Égyptiens ont réussi à établir un système qui reproduit le modèle de complexité que nous redécouvrons aujourd’hui dans le monde de la physique et de la biologie. C’est dans ce sens que l’Égypte a été appelée le « miroir du ciel ».
(1) Étude de l’égyptologue Adolf Erman, La Religion des Égyptiens, Éditions Payot – Paris, 1952
(2) Jan Assmann, Religio duplex. Comment les Lumières ont réinventé la religion des Egyptiens, Éditions Flammarion, 2013
(3) Arne Naess, (1912-2009) dans le quartier de Slemdal à Oslo et mort le 12 janvier 2009 dans la même ville, est un philosophe norvégien, fondateur du courant de l’écologie profonde
(4) Dans son œuvre intitulée l’Éloge de Busiris, écrite vers 385 av. J.-C.
(5)Writing the history of philosophy in Africa: where to begin? (Écrire l’histoire de la philosophie en Afrique : par où commencer ?) ainsi que dans son ouvrage de synthèse Philosophie in Africa.
(6) Dans son ouvrage majeur, The Oldest Book in the World : Philosophy in the Age of the Pyramids (2023), Bill Manley explore la naissance de la philosophie égyptienne bien avant les penseurs grecs.
(7) The Ancient Book of Thot de Jasnow & Zauzich
Crédit Image : Nouvelle Acropole
Fernand SCHWARZ
Philosophe et anthropologue, fondateur de Nouvelle Acropole en France et directeur du centre d’étude international Hermès
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À lire
Égypte, berceau de la philosophie ?
Un nouveau paradigme
Fernand SCHWARZ
Éditions Acropolis, 2026, 55 pages, 15 €




