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Ma visite au kibboutz Be’eri – Regard d’un philosophe sur le 7 octobre 2023

Le 7 octobre 2023, en Israël, a eu lieu une série d’attentats terroristes palestiniens du Hamas contre des localités civiles et bases militaires aériennes du pourtour de la bande de Gaza. Trois ans plus tard, Fernand Schwarz a visité un des kibboutz, lourdement frappé par les attentats et a recueilli des témoignages.

Le 14 septembre 2026, j’ai eu l’occasion de rendre visite au kibboutz Be’eri, qui fut l’une des localités israéliennes les plus lourdement frappées par les attaques du 7 octobre 2023, devenant le symbole de la tragédie et de la destruction au cœur des plus de vingt localités frontalières de la bande de Gaza.

Un kibboutz à la lisière du désert

Be’eri se trouve exactement à la frontière entre la région fertile de la Shéphélah et le désert. Une année peut être aride, avec très peu de pluie, et une autre plus pluvieuse, donc plus verte. Un travail colossal a été accompli à Be’eri pour rendre cette région agricole et verdoyante.
Je voulais entendre le témoignage de certains habitants sur ce qu’ils ont vécu et voir de mes propres yeux, en tant que philosophe, la situation au-delà de ce que les médias diffusent, pour me faire une opinion. Peut-on rester debout sans nier le réel ?

L’accueil de Niva et de Doron

J’ai été accueilli chez Niva Segev et son fils Doron, qui avait préparé des photos et des vidéos pour illustrer ce qu’il avait vécu avec sa femme et leurs trois enfants.
Niva, qui a quatre-vingts ans, nous a accueillis en souriant, rayonnante d’une grande paix intérieure. Tout au long de sa vie, elle a maintenu le contact avec les Palestiniens de Gaza et, à plusieurs reprises, elle a conduit leurs enfants à l’hôpital. Elle partage l’état d’esprit de Vivian Silver, victime du 7 octobre, militante d’organisations humanitaires israéliennes œuvrant pour les droits de l’homme palestiniens dans les territoires occupés, qui conduisait des Gazaouis malades vers des hôpitaux israéliens. « Nous avons besoin de paix avec les Palestiniens, et mon cœur ne garde aucune rancune. »
Tel était le témoignage de Niva, d’une grande simplicité. Le récit de Doron, que voici, était plus exhaustif et nous a permis d’avoir une vision plus complète de la situation.

Le récit de Doron

Plusieurs zones du kibboutz ont été très durement touchées : les quartiers HaKerem et HaZeitim, qui sont contigus et situés le plus à l’ouest, ont été presque entièrement détruits, à l’exception d’une seule maison qui a été conservée.
Le kibboutz Be’eri a été fondé dans le cadre des onze points du Néguev, le 6 octobre 1946. Un groupe de quarante jeunes hommes et femmes l’a établi dans un véritable désert, sans le moindre arbre.
La population du kibboutz est arrivée à 1 200 habitants en 2023.

Aujourd’hui, c’est une région profondément agricole, avec des forêts plantées et le festival « Darom Adom », qui célèbre la floraison des anémones. L’image la plus emblématique est celle de la grande pelouse, où se célébraient toutes les fêtes et où battait le cœur culturel du kibboutz. L’ancienne salle à manger (un baraquement suédois provenant d’Allemagne), peut-être le bâtiment historique le plus important du kibboutz, a été brûlée le 7 octobre. Le kibboutz possède une imprimerie, principal pilier économique de la communauté, qui n’a pas été touchée et a repris ses activités 24 h/24 et 7 j/7 dès la semaine suivant le 7 octobre.

Le 7 octobre, nous nous sommes réveillés tôt le matin, un peu avant six heures, sous un barrage de roquettes d’une intensité extrême. Nous étions totalement surpris : cela est arrivé de nulle part, au lendemain de la fête du kibboutz, alors que nous étions encore dans une atmosphère festive. Nous sommes sortis dehors et avons vu d’innombrables traînées de roquettes dans le ciel. Très vite, des messages ont commencé à affluer sur les groupes WhatsApp du kibboutz et du quartier : des inconnus parlant arabe errent autour des maisons, il y a des tirs, des résidents terrés dans leurs abris protégés (Mamad) signalent des tentatives d’intrusion et des maisons incendiées (1).

Vers sept heures du matin, nous avons compris que les terroristes étaient dans notre quartier et en route vers chez nous, alors qu’aucune force de sécurité n’était en vue. Nous sommes entrés dans le Mamad avec ma femme et nos trois enfants (âgés de 13, 16 et 18 ans). Nous étions constamment sur WhatsApp avec la famille. Vers dix heures, nous avons entendu un grand fracas à l’intérieur de la maison, et les terroristes se sont précipités directement vers la porte du Mamad. Sachant déjà qu’il était impossible de le verrouiller de l’intérieur, mon fils aîné et moi avons tenu la poignée de toutes nos forces, et une lutte a commencé. Par chance, ils n’ont pas réussi à l’ouvrir.
Ensuite, nous les avons entendus s’affairer autour de la porte et y mettre le feu ; une intense chaleur a commencé à envahir la pièce. La fenêtre était fermée car l’un des miracles fut que mon fils avait suggéré de la verrouiller auparavant, bien que nous ne le fassions habituellement jamais. Nous les entendions crier dehors, en arabe et en anglais : « Open the window ». Nous étions sous une tension extrême. Soudain, il y a eu une énorme déflagration, probablement un engin explosif ou une grenade, qui a fait trembler tout notre corps, et un petit trou s’est formé dans la fenêtre. La pièce s’est remplie de poussière et de fumée, et nous n’avions que l’éclairage de secours car ils avaient coupé l’électricité. Nous avons vu qu’ils tentaient de forcer la fenêtre et de l’incendier, mais, heureusement, ils n’y sont pas parvenus et sont retournés à l’intérieur de la maison.

Ils ont commencé à tout casser et à allumer d’autres feux dans la maison. Nous ressentions une chaleur étouffante émanant des murs et la fumée pénétrait sous la porte ; respirer devenait de plus en plus difficile. Il faisait atrocement chaud, nous n’avions qu’une demi-bouteille d’eau et nous mourions de soif, au point d’uriner dans un récipient jetable pour nous en mouiller le corps afin de nous rafraîchir. Vers quatorze heures, les batteries des téléphones étaient complètement à plat. Mon fils aîné suffoquait et a demandé à sortir. Nous lui avons dit : « Pas question, tu ne sors pas », et il s’est recouché par terre. À la troisième fois, il s’est simplement levé, a ouvert la fenêtre et a sauté dehors.
Vers dix-huit heures trente, à la tombée de la nuit, les soldats sont arrivés et nous ont évacués par la fenêtre. Vers vingt-trois heures, nous avons été transférés en bus vers un hôtel de la mer Morte.

Notre voisin, Yuval, a survécu par miracle en montant par une échelle sur le toit, où il est resté caché pendant de longues heures jusqu’à son évacuation. De là-haut, il a pris des photos et des vidéos des maisons en flammes. Sur un dessin réalisé par notre fille cadette, on voit son dernier souvenir : le moment où nous sommes sortis du Mamad et avons découvert notre maison détruite.

Il est impossible d’évoquer ces événements sans mentionner les 101 victimes (2) assassinées du kibboutz – une petite communauté où tout le monde se connaît comme une famille. Parmi elles se trouvaient nos chers voisins, Dror et Yonat, avec qui nous échangions encore par message depuis nos abris. Leurs enfants, Noam et Alma, ont été enlevés à Gaza (puis libérés par la suite), tandis que Dror et Yonat ont été assassinés, et que la dépouille de Dror a été emmenée à Gaza.

La première étape de notre reconstruction s’est déroulée à l’hôtel David, au bord de la mer Morte, où nous avons vécu pendant près d’un an. Ce qui m’a soutenu et m’a aidé à me reconstruire, c’est l’eau : j’ai commencé à aller dans la piscine de l’hôtel, puis une hydrothérapeute bénévole est intervenue. En décembre 2023, j’ai commencé à travailler au centre de soins Einat Bar, un lieu réaménagé pour le traitement des traumatismes par l’eau, destiné aux soldats et aux civils. Les soins aquatiques et la libération des tensions physiques et psychologiques ont été pour moi un véritable sauvetage.
À l’hôtel, la communauté s’est réorganisée, les comités du kibboutz ont repris du service : des jardins d’enfants ont été ouverts à l’hôtel, des transports ont été organisés pour les innombrables funérailles, et la direction a encouragé le retour au travail.
La reprise du travail à l’imprimerie de Be’eri a été une véritable bouée de sauvetage pour de nombreux membres, qui faisaient chaque jour des heures de route depuis la mer Morte pour aller travailler et créer. L’action et le mouvement sont essentiels dans la guérison des traumatismes.

La deuxième étape de la reconstruction a été le déménagement vers le quartier Be’eri au sein du kibboutz Hatzerim. En six mois seulement, un immense quartier y a été érigé – une sorte de mini-kibboutz d’environ 300 logements, comprenant des crèches, une salle à manger et des bâtiments publics, financé par l’État et soutenu chaleureusement par les membres de Hatzerim. Parallèlement, entre 80 et 100 membres dorment déjà de nouveau à Be’eri même, et beaucoup d’autres font l’aller-retour quotidien depuis Hatzerim pour y travailler.

La troisième étape est la reconstruction sur place, à Be’eri. Plus de cent bâtiments d’habitation sont en cours de construction pour remplacer ceux qui ont été détruits, l’objectif étant un retour complet de la communauté vers avril 2027. Certaines familles hésitent encore et quelques-unes ont décidé de ne pas revenir, mais l’écrasante majorité compte rentrer. C’est un cheminement complexe, accompagné d’appréhensions et de peurs, mais Be’eri est notre chez-nous et nous écrivons un nouveau pacte avec ce lieu.

Cette épreuve nous a confrontés à une cruauté immense, mais aussi à une solidarité indéfectible, à la bienveillance et au choix de la vie. Comme il a été dit : les terroristes ont pu s’introduire dans nos maisons, mais nous choisissons de ne pas laisser la haine entrer dans notre cœur. Comme l’écrivait le Baal HaSoulam : « Révéler notre amour chaque jour à nouveau » – c’est notre devoir : continuer à rebâtir dans l’espoir et la foi en l’être humain.»

Ma visite à l’imprimerie Be’eri

À mon arrivée à l’imprimerie, j’ai rencontré deux personnes, et tout d’abord Yuval Levi, le voisin de Doron, qui m’a parlé de son expérience.
Il s’était réfugié dans un coin de sa terrasse et quelque temps plus tard, un Palestinien armé est monté et en le découvrant lui a demandé s’il était armé. Il a répondu que non. Alors le Palestinien est redescendu. Il eut ainsi la vie sauve grâce à un geste humain de son ennemi. Comme quoi…
Puis, j’ai rencontré le directeur général adjoint de l’imprimerie, Naor Pakciarz.
Il est frappant qu’aucune des presses à imprimer n’ait été gravement endommagée :  le verre a été brisé et restent les impacts de balles sur les fenêtres, mais aucune des machines n’est tombée en panne.
Il m’a expliqué qu’ils ont toujours maintenu une devise : « On ne rate pas un virage. » Et, ce principe a été mis à l’épreuve après le 7 octobre, lorsqu’ils ont été évacués. Mais, en moins d’une semaine, ils ont décidé de réactiver les opérations.
Ils ont alors commencé le travail avec un petit groupe et, en quelques jours, environ 80 ouvriers se sont rassemblés dans une usine qui emploie habituellement environ 400 personnes dans le kibboutz.

Naor m’a décrit la réalité inconcevable d’être contraint de prendre des décisions quotidiennes, réitérant fermement que le chemin vers la réhabilitation est d’agir : agir, faire des erreurs, les corriger et rester en mouvement constant.
Lorsque je lui ai demandé s’il ne succombait pas au poids du « pourquoi », Naor m’a répondu qu’il ne considérait pas le « pourquoi » mais le « quoi » et le « comment » : ce qui reste sous son contrôle et dans son rayon d’action, ignorant ce qui lui échappe. En l’entendant, j’ai pensé qu’il réfléchissait comme un philosophe stoïcien, visant à concentrer toutes ses ressources psychiques sur une reconstruction tangible plutôt que sur la dispersion dans des questions métaphysiques insolubles. De plus, j’ai pu constater sa prudence puisqu’il a évité de s’impliquer dans des questions provocantes formulées par les dirigeants politiques concernant son management, notant le fossé informationnel qui se creuse généralement entre les organes décisionnels et la réalité des événements. 
J’ai trouvé en lui une personnalité décidée à s’engager dans la renaissance du kibboutz Be’eri.

Ce que j’en retiens

J’ai été très touché par la phrase finale de Doron : comme d’autres rescapés que j’ai pu interviewer, ils ne se considèrent pas comme des victimes. Ils sont tous intérieurement debout et promeuvent la fraternité et la solidarité sans jamais nier la réalité. Ils observent un mode de vie philosophique qui pourrait être associé au stoïcisme, à un pragmatisme qui les conduit à la résilience. Sans le savoir, ils pratiquent la philosophie comme art de vivre.
Un peu comme le désert qui les a accueillis et qui verdit selon les pluies, leur cœur reverdit à nouveau, conscients du présent et enthousiastes de l’avenir. Comme Naor l’explique, la question n’est pas le pourquoi mais le comment. Yuval garde sa gratitude envers le Palestinien qui l’a épargné, Doron est un exemple d’absence de haine et Niva nous encourage au pardon.
Leur plainte s’adresse surtout au gouvernement : aucun responsable n’est venu leur rendre visite ni prendre de leurs nouvelles, comme si le fait d’avoir eu des liens amicaux avec les Palestiniens expliquait, selon eux, le massacre subi. Je pense que les instances gouvernementales devraient davantage entendre les paroles du rabbin Baal HaSoulam : « Le but de la création s’applique à toute la race humaine, sans exception ».

Pour que la confiance devienne durable elle doit, paradoxalement, être toujours mise à l’épreuve et ne pas tomber dans des projections illusoires qui arrangent notre besoin de confort mental et affectif et endorment notre nécessaire vigilance.

La philosophie nous apprend l’importance de l’approche tragique de l’existence qui a déserté les mentalités européennes. Pour les Grecs la tragédie était un état de conscience qui assume la mort, l’impermanence et conçoit pour chacun une destinée à vivre de manière héroïque, pour exprimer le meilleur de soi-même au service de plus haut que soi.

Personnellement, l’essentiel que j’en retiens est l’effet puissant des épreuves, l’importance de la posture intérieure et des valeurs de vie, pour pouvoir les dépasser victorieusement c’est-à-dire en devenant meilleur. La communauté du kibboutz Be’eri, nous démontre qu’en partageant le meilleur de nous-mêmes, nous pouvons construire, non seulement quelque chose de nouveau mais quelque chose de meilleur.
Au-delà du fait que les principaux acteurs de ce drame étaient juifs ou Palestiniens, ce que je retiens, en tant que philosophe, c’est que l’exemple de résilience des habitants du kibboutz Be’eri peut nous inspirer une confiance, malgré les incertitudes de notre temps, pour construire le monde de demain, sans exclusions.

(1) « Ce groupe est composé de militants appartenant au bataillon Nuseirat des Brigades Izz ad-Din al-Qassam, dirigé par Moathe Abed al-Rahma. Le commando s’élève à 70 hommes et se déplace à l’aide de motos et de camionnettes, après avoir franchi la barrière de séparation. Ils sont armés de mitrailleuses et de lance-grenades. Les militants du Hamas sont divisés en escouades ayant chacune « une mission et une zone d’opération propre », sachant ce qu’elle doit faire ; l’une d’elles installe son quartier général dans une école maternelle du village, et deux jardins d’enfants deviennent le siège local du Hamas. » Tami Harel, Entre mares de sang et jouets déchiquetés : les journalistes du monde entier sur les lieux du massacre de Be’eri [archive] », sur I24news, 22 octobre 2023
(2) La liste des victimes comprend 96 civils (90 pendant l’attaque et 6 en captivité), 1 combattant volontaire, 7 officiers de police et 19 soldats de l’armée israélienne.  Kibboutz Be’eri : entre douleur et espoir, la quête de paix après le massacre du 7 octobre [archive], sur Radio-Canada, 7 octobre 2024
Crédit image : Nouvelle Acropole
Fernand SCHWARZ
Fondateur de Nouvelle Acropole en France
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de philosophie Nouvelle Acropole France

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