ÉditorialRevue

Où est passé la beauté ?

Faut-il être vraiment naïf ou d’une lucidité qui ne s’avoue pas pour ressentir aujourd’hui la beauté comme une nécessité ? Quand, dans notre monde, on casse, on pille, on détruit, qu’en est-il de la beauté, qui, elle, se construit ?

Dans Si c’est un homme, Primo Levi raconte comment, à Auschwitz, la beauté, devenue vitale, faisait qu’une heure passée à essayer de retrouver les vers d’un chant de L’Enfer de Dante appris au lycée fut un moment où il redevint homme plutôt que numéro, en s’efforçant de retrouver les mots et de partager le sens bouleversant des vers de Dante : « Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des brutes, mais pour suivre la vertu et la connaissance. » (1) Oui, au regard de ce que nous vivons en cette rentrée violente, cela nous touche, et nous pourrions faire nôtres les mots de Primo Levi : « Nous aurions voulu laver nos consciences et nos mémoires de la laideur qui y régnait. » (2)

La laideur qui accable l’entrée de tant de nos villes, avec ces enfilades de ronds-points bétonnés, de zones commerciales sans âme, d’enseignes criardes et de parkings sans arbres, ne dit-elle rien de ceux qui l’ont conçue ? Personne n’a voulu défigurer ces villes, aucun habitant ne défend cette laideur, et pourtant elle existe, et partout elle s’étend. Comme partout et toujours, elle devient ce que personne ne choisit mais que tout le monde produit. Alors, peut-être nous faudrait-il prendre conscience, avec plus d’acuité, qu’au plus profond, le contraire de la beauté n’est pas la laideur, mais bien le mal ?

Alors oui, plus que jamais, nous avons besoin de la beauté car elle possède cet étrange pouvoir de rendre la vie digne d’être vécue. Elle est la rencontre qui tisse des liens et fait émerger ce quelque chose qui donne un sens et tient bon face à l’âpreté du monde. Elle est le geste qui laisse une trace dans tout ce que nous faisons ou justement ne faisons pas, dans tout ce que nous construisons dans le monde mais surtout dans nos relations. Nous sentons bien que quelque chose se délite, mais personne ne s’en sent responsable. Personne ne se demande plus : est-ce que cela sera beau ? Question trop naïve et presque honteuse dans un monde où tout doit servir. La beauté ne sert à rien – et si c’était précisément pour cela qu’elle disparaissait la première ?

Dire à un enfant, « Ce n’est pas beau de faire cela » a longtemps porté un sens que nous avons cessé d’entendre. Cette petite phrase enfantine, presque disparue, ne signifiait pas simplement : « C’est interdit » ou « C’est mal » ; cela signifiait juste que certaines choses nous grandissent quand d’autres nous diminuent, et que nos actes parlent de ce que nous allons devenir.

Peut-être nous faudrait-il assumer que le beau n’est pas seulement ce que l’on contemple mais surtout ce que l’on accomplit, et qu’il est important de ne pas se laisser réduire à ce qu’il y a de plus petit en soi. Car elle suppose cette petite phrase la possibilité toujours présente de la grandeur, et le désir d’éveiller ce qui nous en rapproche.

Soljenitsyne lui-même disait avoir compris que la célèbre phrase de Dostoïevski, « La beauté sauvera le monde », n’était pas un mot lancé au hasard, mais une prophétie. Et comme lui, nous savons bien ce que la beauté bouleverse quand elle nous touche, et nous ouvre à un ailleurs où tout redevient possible. Quand elle apparaît, les choses entrent et nous touchent au plus profond de nous-mêmes, en un lieu intérieur dont nous ignorions même l’existence. Alors, ce qui devrait nous inquiéter, ce n’est pas qu’elle disparaisse parfois – il en a toujours été ainsi – mais que l’on puisse un jour s’habituer à sa disparition.

« L’univers n’est pas obligé d’être beau, et pourtant il est beau » (3) disait François Cheng, et l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan en convient quand il renchérit : « C’est nous qui donnons du sens à l’univers en le regardant, en appréciant sa beauté et son harmonie. » (4)
Alors, si tant de beauté nous environne, s’il suffit de lever les yeux la nuit pour regarder la beauté d’un ciel étoilé, pourquoi rendre notre monde si laid quand personne ne le désire, et pourquoi l’acceptons-nous ? Peut-être est-ce parce que la laideur naît du jour où l’on cesse de se poser toute autre question que celle du délai ? Car, pour construire sa pensée, comme pour construire un bâtiment, il faut du temps ; il en faut aussi pour dire bonjour et pour entrer en relation, quand aujourd’hui, ce qui compte est que cela aille vite. On mettra les formes plus tard, quand on aura le temps, c’est-à-dire jamais.
Étrange, nous n’avons jamais eu autant d’images sous les yeux, mais il devient rare de regarder vraiment. Voir arrive tout seul, sans effort, mais regarder, c’est différent, c’est avant tout le choix de s’arrêter, de se taire, et de laisser la chose venir à soi en lui donnant du temps, c’est-à-dire un peu de sa vie. Alors seulement peut apparaître la beauté de ce qui a pu nous toucher au plus profond.

Soyons honnêtes, nous avions choisi de regarder ailleurs pour ne pas avoir à souffrir, pour ne pas voir la laideur et le mal. Notre distraction n’était pas un simple défaut de l’époque, mais une protection, une anesthésie. Comme regarder vraiment était douloureux, nous regardions ailleurs. Mais l’âme ne connaît pas l’anesthésie locale, on ne s’endort pas à la laideur sans risquer de s’endormir aussi à la beauté ! Mais, quand désormais la violence vient nous chercher au plus intime, que les vies et notre monde sont à ce point bouleversées, n’est-il pas urgent d’oser regarder à nouveau ?
La philosophie ne nous invite peut-être pas d’abord à embellir le monde, mais à redevenir capables d’être touchés par lui. Accepter d’être à nouveau blessés par la laideur, pour pouvoir être à nouveau bouleversés par la beauté – serait-ce là, avant d’être philosophique, une question spirituelle ?
Nous le sentons intuitivement : la fausse beauté que l’on nous sert sur les écrans – pour séduire, pour vendre ou pour attirer – devient finalement la laideur même, car si elle ressemble à la beauté, elle ne nous ouvre à rien. Comme le dit si bien François Cheng, la beauté est d’un autre ordre : « Relevant de l’être et non de l’avoir, la vraie beauté ne saurait être définie comme moyen ou instrument. Par essence, elle est une manière d’être, un état d’existence.» (5)

Et si la vraie question, pour chacun de nous, n’était pas de définir ce qu’est la beauté, mais si au fond nous sommes encore disposés à nous laisser toucher par elle ?

(1) DANTE, La Divine comédie (L’Enfer, Chant XXVI, vers 118-120)
(2) Primo LEVI, Si c’est un homme, Éditions Julliard, 1987
(3) François CHENG, Cinq méditations sur la beauté, Éditions Albin Michel, 2006
(4) TRINH XUAN Thuan, L’arpenteur du cosmos, Alice Eds, 2001
(5) François CHENG, Cinq méditations sur la beauté, Éditions Albin Michel, 2006
Crédit image : Nouvelle Acropole
Thierry ADDA
Président de Nouvelle Acropole France
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de philosophie Nouvelle Acropole France

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