Philosophie

Dans les nuages

L’auteur, s’interroge sur le sens de la réalité, vue d’avion.

Après plusieurs jours hors du pays, et presque sans opportunité de recevoir des nouvelles récentes, je reviens finalement en avion, au milieu de gros nuages, avec une immense frange lumineuse au-dessus d’eux. Dans les nuages… Je suis dans les nuages… comme on interprète cette expression, je me trouve un peu hors de la réalité quotidienne, ou dans l’endroit où j’aimerais me cacher de temps en temps pour m’éloigner de l’oppression qui devient routine sans qu’on s’en rende compte. Dans les nuages, je me sens flotter dans la beauté du paysage atypique où, d’en bas et de temps à autre, surgissent quelques pics montagneux ou l’éclat de la vaste mer. Je me laisse porter par mes musiques de prédilection à travers des écouteurs qui m’isolent encore plus. Et pour finir, je cède devant la lecture d’un périodique…

Revenir à la réalité

Au début, je lis sans comprendre, comme si je me trouvais devant un langage complètement inconnu et illogique. Il m’en coûte de me concentrer et d’accepter que ce que j’ai devant moi est – ou prétend être – le reflet de la réalité. Au début, je m’efforce de rester dans les nuages. Mais après un petit moment, presque douloureusement, je m’immerge dans la lecture de ce que je sais mien et partie de ma vie. Avant même d’atterrir, l’avion a cessé d’être dans les nuages. J’ai le sentiment de la réalité avant de toucher terre. J’ai repris le fil des mille luttes folles qui fouettent ma terre et tous les coins de la terre, des mille dialogues de sourds dans lesquels le dernier des soucis est de se comprendre les uns les autres, des mille ambitions qui agitent les gens, des paroles vides et des phrases toutes faites, du désir ardent d’être à l’avant-garde ne serait-ce que pour un temps bref.

Dans les nuages
Dans les nuages… en dehors de la réalité

Je regarde à nouveau par la fenêtre étroite de l’avion pour récupérer ma légèreté antérieure, pour être dans les nuages mais je ne peux plus. Je suis dans la «réalité». Une dure réalité avec ses exigences.

 Les exigences de la réalité

Croire ? Tous et personne. Tous parce que chacun a quelque chose à dire et peut-être ont-ils leurs raisons. Personne parce que tous paraissent utiliser le mensonge éhonté, la tergiversation, la manipulation d’événements et d’idées, et cela est alarmant.

Aimer ? Tous et personne. Personne parce qu’on nous apprend, consciemment et inconsciemment, à nous méfier de tous. Tous parce que personne n’est en marge de cette humanité que nous formons ensemble, en dépit de tant de haines, de tant de séparatismes et de tant de crimes absurdes.

Faire ? Tout et rien. Rien, par moments, lorsque on se sent impuissant devant la grandeur de ce qui nous attend et nous incombe, lorsque nous assaille le désir de fuir, mais où ? Tout parce que, malgré le désir d’évasion, nous savons que chaque grain de sable que nous pouvons apporter est important lorsqu’il faut construire un grand édifice.

Maintenant que j’ai accepté la réalité, je m’immerge une nouvelle fois dans les nuages, dans ce qui est pur, subtil et lumineux, comme une respiration pour les poumons épuisés par la pollution quotidienne. Je joue avec les figures éthérées des nuages, je joue à leur donner des yeux et des mains et à sourire avec eux.

D’ici une paire d’heures, je suivrai la route de tout ce qui se meut à la surface de la terre : tempêtes, douleur, faim, peur et aussi un sourire. Le même, plein d’espérance, que je t’adresse, à toi qui me lis maintenant que je ne suis plus dans les nuages…

 Par Délia STEINBERG GUZMAN

Traduit de l’espagnol par M.F. Touret

N.D.L.R. : Le chapeau et les intertitres ont été rajoutés par la rédaction

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