
Nous vivons une époque qui nous presse et nous sollicite sans relâche. Tout doit aller vite, mais finalement tout va trop vite, porté par une exigence permanente de rendement. Il faudrait dormir plus vite, travailler plus et plus vite, ressentir plus intensément.
Ce sentiment d’urgence, et toute l’excitation nerveuse qui l’accompagne, n’est pas qu’une affaire individuelle mais le reflet d’un monde devenu fébrile. Les guerres se multiplient, les crises écologiques s’accélèrent, pendant que les modèles sur lesquels étaient construites nos sociétés semblent se défaire sous nos yeux. Chaque semaine apporte son lot d’alertes, de ruptures, de menaces, de basculements, faisant monter une agitation diffuse, une sourde inquiétude. L’urgence n’est plus seulement intérieure, elle est devenue une atmosphère qui sature l’air que nous respirons et s’infiltre dans nos vies quotidiennes, comme une basse continue1. Elle nous pousse à accélérer sans cesse, comme si cela pouvait conjurer la fragilité du monde et le sentiment d’impuissance qui émerge.
Comme l’explique Camille Charvet, psychanalyste spécialiste de l’addictologie, dans son ouvrage Les Assoiffés, l’addiction n’est pas seulement une défaillance individuelle mais aussi un miroir tendu à nos fragilités collectives. Ainsi, signe des temps, le nombre d’utilisateurs de cocaïne ne cesse d’augmenter, multiplié par dix depuis les années 1990 ; il a doublé entre 2022 et 2024.
Lorsque le monde semble trop vaste pour être transformé, trop complexe pour être compris, trop rapide pour être suivi, beaucoup se tournent vers des solutions plus immédiates, réseaux sociaux, jeux vidéo, consommations diverses. Le but est avant tout d’anesthésier, ne serait-ce qu’un instant, l’impression de ne plus avoir prise sur rien, pour retrouver fugitivement une sensation de contrôle.
Mais l’enjeu n’est pas tant dans l’éternel problème d’un monde qui nous dépasse, que dans le refus de se mesurer à lui. Nous le voyons chaque jour autour de nous, dans ces moments très simples où, face à une difficulté, il devient normal de fuir dans son smartphone, plutôt que de l’affronter, dans un geste banal qui dit tout de notre époque. Nous préférons désormais détourner l’attention plutôt que mobiliser notre force.
Mais au final, face à un monde qui change trop vite, ou qui n’offre plus d’horizon assez solide pour s’y projeter, face à la sensation que le possible se rétrécit quand les potentialités semblaient immenses, un malaise profond se fait jour. Et s’il fait tant de ravages, ce n’est pas tant par manque de moyens que par manque de force morale.
À n’envisager l’accomplissement que dans la réalisation de ses désirs, nos sociétés deviennent incapables de traverser l’épreuve sans vaciller. Elles apprennent à rêver, mais pas à endurer, poussent à ressentir mais pas à se construire, et valorisant l’émotion négligent la maîtrise de soi.
À tant vouloir éviter la tension, nous en avons désaccordé notre corde intérieure, et une corde détendue ne peut plus jouer aucune musique. Comme le souligne Alexandra Laignel-Lavastine, « c’est parce que nous sommes enchaînés au vivre bien, et non plus attelés à ce que les Grecs appelaient le bien-vivre, la vie selon le courage et la vertu, que nous sommes si exposés et si fragiles ».
Cette autre voie, plus ancienne, exigeante et profonde, les Grecs l’appelaient eudaimonia. Ni plaisir immédiat, ni culte de la performance, mais une vie accordée à la vertu, au courage, à la dignité. Une vie où l’on apprend à transcender le manque plutôt qu’à le fuir, à traverser l’incertitude, à choisir ce qui mérite d’être vécu en acceptant que toute existence humaine implique épreuve et responsabilité. Et elle poursuit en clarifiant l’essentiel : « Le bien-vivre repose sur la conscience que la part haute de notre humanité ne nous est pas donnée d’emblée : elle est une tâche, il nous faut la porter et l’incarner. »
Sagesse de la philosophie grecque, nous avons des dispositions, mais la vertu s’acquiert. Le bien-vivre ne nous est pas donné, il se conquiert. À chacun de faire advenir en lui cette part haute, d’ouvrir son espace de liberté. « L’homme entre dans l’amplitude en affrontant intérieurement l’écueil inébranlable de sa finitude2», et de cette confrontation, il peut ressortir plus vaste, plus stable, plus libre.
Comme l’écrit Vaclav Havel dans Le Pouvoir des sans-pouvoir, « l’homme n’est pas un simple produit des conditions dans lesquelles il vit ». Il existe en lui « quelque chose qui le dépasse infiniment ». Même dans un monde instable, malgré la peur ou la confusion, quelque chose en nous demeure libre de choisir.
Refuser l’impuissance n’est pas nier la complexité du monde, juste refuser de se réduire à elle. Car le véritable danger bien plus que la crise, bien plus que l’incertitude, c’est de nous diminuer. « Le contraire de la vie, ce n’est pas la mort, c’est l’insignifiance de la vie, son abaissement3 ». Lorsque nous renonçons à notre idéal et à notre cohérence intérieure, que pensons impossible orienter notre existence et nous contentons de suivre le flux, alors quelque chose s’éteint en nous.
À l’inverse, chaque fois qu’un être humain choisit de se redresser intérieurement, de faire un pas vers plus de lucidité, de courage, de cohérence, il fait renaître en lui un espace de pouvoir et de liberté ou démarre la reconquête de la part haute de son humanité.
Refuser l’impuissance, c’est retrouver la fierté et la dignité d’agir sobrement au quotidien, dans une vie qui ne se contente pas de subir, mais qui cherche à s’élever. Alors seulement, au cœur même de notre époque instable pourra renaître au sein de chaque individu, les germes de la résilience, cette puissance qui naît du cœur des hommes libres. C’est précisément à cela que servent les écoles de philosophie, non pas à ajouter des idées, mais à entraîner la conscience pour apprendre à tenir, à discerner et à agir. Pour redevenir capable de répondre au réel plutôt que de s’en détourner.
Nous ne pourrons peut-être pas changer le monde immédiatement, mais nous pouvons déjà une chose, refuser de devenir plus petit. Car, si le monde peut devenir plus instable, l’important, c’est de ne pas le devenir également.




