Platon et le secret des pythagoriciens

On le présente souvent comme le père de la philosophie occidentale. Pourtant, dans l’ombre de Platon, plane une silhouette plus ancienne et mystérieuse : Pythagore.
Le monde est-il le fruit du hasard ou d’un plan mathématique parfait ? Pour Platon, la réponse ne faisait aucun doute. Mais cette certitude, il la doit en grande partie à une école de pensée dont le nom résonne encore dans nos salles de classe : les pythagoriciens.
Si Platon cite rarement ses prédécesseurs – le secret étant la règle d’or chez les disciples de Pythagore – son œuvre, et particulièrement son dialogue le Timée, transpire de leur doctrine.
Le nombre, roi de l’univers
Pour les pythagoriciens, tout est nombre. Les mathématiques ne sont pas de simples outils de calcul, mais les principes mêmes de la réalité. Platon a repris ce flambeau en plaçant les nombres au cœur de son « Monde des Idées ». Pour lui, comme pour ses maîtres de l’Italie du Sud, on ne peut accéder à la vérité qu’en dépassant nos sens (la vue, l’ouïe) pour contempler les rapports numériques purs.
Cette vision se traduit par une méthode rigoureuse : la division. Tout comme les pythagoriciens classaient les nombres en pairs et impairs, Platon structure sa pensée par dichotomie, séparant le monde en catégories logiques pour en extraire l’essence.
La symphonie des étoiles
L’influence la plus spectaculaire se trouve dans la cosmologie. Dans le Timée, Platon décrit la création de l’Âme du monde. Pour animer le ciel, il unit deux disciplines que les pythagoriciens appelaient les « sœurs jumelles » : l’astronomie et l’harmonique.
Imaginez l’Univers comme un immense instrument de musique. Pythagore considérait que les distances entre les planètes correspondent aux intervalles d’une gamme musicale. C’est la célèbre « harmonie des sphères ». Si, pour lui, ce mouvement ne produit pas de son audible, il n’en reste pas moins que le Cosmos est une partition géante, ordonnée et harmonieuse.
Platon va plus loin en proposant une véritable « physique atomique » avant l’heure, basée sur la géométrie. Il associe les éléments naturels à des polyèdres réguliers : Le Tétraèdre (4 faces) pour le Feu, le Cube (6 faces) pour la Terre, l’Octaèdre (8 faces) pour l’Air, l’Icosaèdre (20 faces) pour l’Eau et enfin le Dodécaèdre (12 faces) pour le Cosmos tout entier. Ces formes, bien que nommées « solides platoniciens », trouvent leurs racines dans les recherches géométriques de l’école pythagoricienne et de contemporains comme Théodore de Cyrène.
L’âme et sa prison
Au-delà des étoiles et des atomes, c’est sur la nature humaine que l’empreinte de Pythagore est la plus profonde. À la suite de son illustre prédécesseur, Platon professe trois concepts révolutionnaires pour l’époque.
Le premier concerne la transmigration (encore appelée métempsycose) : c’est l’idée que l’âme est immortelle et voyage de corps en corps.
Le deuxième est le corps-tombeau, à partir de l’analogie soma = sema, c’est-à-dire le corps (soma) est un tombeau (sema) pour l’âme. C’est l’idée que l’âme est enfermée dans la chair et doit s’en libérer par la connaissance.
Et enfin, la théorie de la réminiscence. Puisque l’âme a déjà tout vu dans ses vies précédentes et dans le monde des Idées, apprendre, c’est en réalité se souvenir.
Un plagiat à prix d’or ?
La proximité entre les théories de Pythagore et celles de Platon était telle qu’une rumeur persistante circulait dans l’Antiquité : Platon aurait acheté, pour une somme colossale, un livre secret de Philolaos (un disciple de Pythagore) pour s’en inspirer, voire le copier, afin d’écrire son Timée.
S’il est vrai que Platon était très lié à de grandes figures comme Archytas de Tarente, qui lui sauva la vie en Sicile, les historiens modernes sont plus prudents. Platon n’était pas un simple copiste. Il a puisé dans ce terreau mystique et mathématique pour construire un système philosophique unique et a transformé « l’hétairie » (communauté de pensée) pythagoricienne en une académie universelle.

A lire
Pythagore, maître de l’harmonie
Isabelle OHMANN
Éditions Acropolis, 2026, 112 pages, 11,90 €




