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Edgar Morin, un penseur sans frontière

C’est un grand esprit du siècle qui nous a quittés ce 29 mai 2026 à l’âge de 104 ans. Sociologue, philosophe, humaniste, reconnu dans le monde entier, Edgar Morin, docteur honoris causa de trente-huit universités à travers le monde, refusa toute sa vie l’enfermement dans une quelconque chapelle, développant au fil de sa vie une pensée décloisonnée et innovante.

Connu comme le philosophe de la pensée complexe, Edgar Morin aura inlassablement tenté de faire dialoguer les savoirs, les arts, la science, la politique et la philosophie dans une démarche éclectique, en rupture avec la pensée cartésienne et réductrice.

Une jeunesse engagée

Il fut un homme engagé même s’il refusait ce terme préférant se dire « voué à une cause » (1). Il écrit dans Un siècle de vie : « Ma culture humaniste m’a dès l’adolescence rendu soucieux du destin de l’humanité. » Assoiffé de connaissance, il raconte :« Je m’étais mis aux études, non pour avoir un métier, mais pour savoir de quoi était fait le destin humain. » (2) Cette quête humaniste se traduit tout au long de ses ouvrages, plus d’une centaine de livres traduits en des dizaines de langues sur des sujets de société, d’éducation, de connaissance et de civilisation.

Dans sa jeunesse, entre les horreurs du nazisme et celles du communisme, il se tourne vers des philosophes en quête d’une troisième voie, comme Simone Weil ou Emmanuel Mounier (2). Les influences dans sa vie furent innombrables mais il assuma cette forme de liberté qui consiste à appartenir à aucune idéologie se méfiant de toute démarche dogmatique : « Je prends parti en essayant de ne pas être partisan. » C’est ainsi qu’il fut, par exemple, l’un des premiers intellectuels français avoir critiqué la ligne stalinienne du parti communiste auquel il avait adhéré, ce qui a conduit à son exclusion en 1951.

Le penseur de la complexité

Sa pensée se concentre surtout sur la notion de complexité, qu’il formule pour la première fois dans Science avec conscience (1982). Il définit la « complexité » à partir du latin complexus, « ce qui est tissé ensemble ».
Il fonde dans les années 2000 l’Association pour la pensée complexe. « Alors qu’un savoir fragmentaire et dispersé nous rend de plus en plus aveugles à nos problèmes fondamentaux, l’intelligence de la complexité devient un besoin vital pour nos personnes, nos cultures, nos sociétés », écrivait-il lors d’un colloque organisé par l’Association.
Sa curiosité le porte à toutes les disciplines, mais son érudition, qui rappelait l’Encyclopédie, loin d’être une simple accumulation d’un savoir était au service d’une véritable interdisciplinarité. Cette approche multidisciplinaire et transversale visait l’élargissement d’une vision qui, par sa dimension multifactorielle, permet de dévoiler de nouvelles dimensions de la réalité.

La méthode

Une de ses œuvres majeures fut La Méthode, œuvre encyclopédique en six tomes dont la rédaction s’étendra sur plus d’un quart de siècle. Pour l’auteur, elle constitue la tentative d’élaborer « la Voie » ou
« le Tao ». Elle propose une méthode pour croiser les approches et relier leurs savoirs. C’est l’un des axes de son grand œuvre : la pensée complexe ou « comment relier les éléments a priori inconciliables, comment décloisonner les savoirs qui sont naturellement reliés dans la nature ».
Dans un entretien il déclarait « Tout le travail de « la Méthode », c’est de décloisonner. Le savoir humain est divisé, compartimenté et dispersé. Le plus bel exemple de cet éclatement ? Le savoir sur l’homme fragmenté dans les sciences humaines et sociales, et pas seulement. La cosmologie également en est dépositaire puisque nous sommes héritiers des particules premières du cosmos. La biologie traite de notre nature animale, inséparable de notre nature humaine comme le cerveau est inséparable de l’esprit. Le problème, c’est de relier tous ces fragments. » (3)
« La bonne « méthode », selon Édgar Morin, consiste à développer une pensée qui s’attend à l’imprévisible pour intégrer que la complexité des phénomènes ».
« L’ennemi de la complexité, ce n’est pas la simplicité, c’est la mutilation », écrit Edgar Morin (4). Et de poursuivre : « La mutilation peut prendre la forme de conceptions unidimensionnelles ou de conceptions réductrices. La mutilation vient quand on dénie toute réalité et tout sens à ce qu’on a éliminé… » (5).

Une vision du futur

Dès 1972, à la suite du rapport Meadows, qui révèle la dégradation de la biosphère due au déferlement techno-économique et à la soif de profit, il tire la sonnette d’alarmes pointant le culte moderne du progrès et de la révolution industrielle et technique, qui nous mènent aujourd’hui vers de graves problèmes écologiques et d’épuisement des ressources.
Plusieurs ouvrages suivront, comme en 1993 avec les contours de La Terre Patrie » puis en 2007, L’An 1 de l’ère écologique : la terre dépend de l’homme qui dépend de la terre », dans lequel Edgar Morin souligne la nécessité de promouvoir une « politique de civilisation », qui « vise à remettre l’homme au centre de la politique et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être ».
« L’idée de développement doit être replacée dans un complexe naturel, historique, social et culturel. Mais il nous manque encore la conscience d’une communauté de destin terrestre. Il faut favoriser l’émergence d’une solidarité humaine qui s’appuierait sur un lien matriciel entre les hommes, l’idée de terre-patrie par exemple. » écrit-il encore. (6)

Inquiet du danger que les polycrises font planer sur l’humanité (crise écologique, sanitaire, économique, politique, intellectuelle…) il multiplie les mises en garde et publie plusieurs livres-manifeste dont .
« Le cours des probabilités actuelles est catastrophique. Aujourd’hui, les processus régressifs de toutes sortes se multiplient et les périls de destruction s’accroissent. Mais quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, ou bien il se désintègre ou bien il arrive à susciter en lui un métasystème capable de résoudre ses problèmes. Il s’opère alors une métamorphose. La grande crise planétaire que nous vivons annonce soit la grande régression, soit la possible métamorphose.
Toute métamorphose est invisible avant qu’elle ne se produise. Mais on peut discerner des courants qui vont dans ce sens. » (6)
Mais, en authentique philosophe, il expliquait que cette métamorphose ne pouvait se produire sans une métamorphose de l’homme lui-même : « Il ne suffit pas de résister à la barbarie extérieure, où la cruauté et la haine venues du fond des temps historiques s’allient à la barbarie glacée du calcul, de la technique, qui tend à s’imposer dans notre société ; il faut aussi résister à la barbarie intérieure en chacun de nous. Il faut pratiquer une véritable culture psychique qui comporte l’autoexamen et l’autocritique, la résistance à la tendance égocentrique à s’autojustifier et à ventiler le mal sur autrui. » (3)
Cette lucidité était adossée à une solide espérance. « Nous devons abandonner le meilleur des mondes, mais espérer en la possibilité d’un monde meilleur. J’ai toujours cru en l’improbable, à la réalisation de l’improbable dans l’histoire humaine. » affirmait-il. « Nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle aventure. Toute innovation, toute création commence par une déviance extrêmement marginale, parfois concentrée en un seul individu et qui, si elle parvient à se protéger et à se diffuser, finit par devenir une force historique. » (3)

Au-delà de son immense stature intellectuelle, nous nous souviendrons de lui comme d’un homme courageux qui apporta son soutien à notre association dans une période de crise et il restera à jamais pour nous l’exemple du philosophe loyal à ses idées jusqu’au bout de la vie.

(1) Intellectuel de la globalité et penseur planétaire, entretien au nvel Obs 27, février 2022 https://www.nouvelobs.com/idees/20220227.OBS55036/edgar-morin-suis-je-le-dernier-des-dinosaures.html). Il a été fondateur du mouvement et de la revue Esprit
(2) Extrait du journal Le Monde du 30 mai 2026
(3) Dans un entretien paru dans Le Nouvel Observateur n° 2091 du jeudi 2 décembre 2004
https://www.nouvelobs.com/idees/20210707.OBS46212/edgar-morin-tout-le-travail-de-la-methode-c-est-de-decloisonner.html)
(4) Dans Messie, mais non (in Arguments pour une méthode, Éditions du Seuil, 1990)
(5) Paru en 2007 aux Éditions Tallandier
(6) article publié dans le courrier de l’UNESCO https://courier.unesco.org/fr/articles/esperer-en-cherchant-linespere?fbclid=IwVERDUASIDwFleHRuA2FlbQIxMABzcnRjBmFwcF9pZAwzNTA2ODU1MzE3MjgAAR6djBPCPayVGaVaXO3nRa79o0RtcDV37lfPh4pbS_bt4r6vePyVB0mHmfSxPQ_aem_YWdncwCpbwWAgLyyF8j4dagG4XH7
Crédit image : Wikipedia
Isabelle OHMANN, rédactrice en chef de la Revue Acropolis
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La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole France

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