Histoire

Ulysse, un héros à l’âge de bronze

« L’Odyssée », film de Christopher Nolan (1), nous plonge dans la mentalité de l’âge du Bronze. Un grand nombre de spectateurs sont surpris par la violence qui s’exprime dans le film, mais celle-ci est propre de l’époque de la Grèce mycénienne. Elle n’est pas si différente de la violence subie par les populations civiles dans les guerres d’aujourd’hui ; simplement dans la plupart des cas, nous n’avons pas accès aux images.

La mentalité de cette époque était bien loin de notre morale moderne : elle n’était pas gouvernée par l’empathie ou la justice au sens actuel, mais par la force, l’honneur, la réputation personnelle et le destin.
La société de l’âge du Bronze en mer Égée était une aristocratie militaire et administrative, centrée sur des palais. Ses piliers mentaux et éthiques étaient la quête du timê (honneur/reconnaissance sociale) et kleos (gloire éternelle).

Honneur et gloire

Le timê était la valeur ou le statut d’un guerrier, mesuré de manière très tangible : les richesses, le butin de guerre, les femmes captives, le respect qu’il imposait et les sacrifices qu’il accomplissait. Une attaque contre son butin était une attaque directe contre sa valeur en tant qu’être humain.
Le kleos, l’immortalité, n’était pas recherché dans un « au-delà » ou un paradis, mais dans la mémoire collective. Atteindre kleos signifiait que les poètes chanteraient vos exploits des siècles après la mort de votre corps.
Le code de l’héroïsme est l’areté, qui désigne en grec ancien l’excellence, la vertu et la réalisation de son plein potentiel. Elle se manifestait au combat, par la bravoure et la capacité de commandement. Tuer au combat ne suscitait pas de remords, mais augmentait l’honneur.

La guerre n’était pas considérée comme une tragédie évitable, mais comme le terrain naturel où les hommes prouvaient leur valeur. Il n’existait pas de culture de la honte, ni notion de « culpabilité intérieure » fondée sur le péché moral.
Ce qui guidait les actions d’un homme n’était pas ce qu’il pensait de lui-même dans la solitude, mais ce que ses pairs disaient de lui en public. Se laisser ridiculiser ou perdre le respect des autres était pire que la mort.

L’hospitalité sacrée

La xénia, l’hospitalité et le partenariat, était un code sacré protégé par Zeus. Violer la xénia, comme Paris le fit en enlevant Hélène, l’épouse de son hôte Ménélas, était un crime monstrueux qui méritait une guerre totale.
Mais la prise de Troie illustre dans le récit d’Homère les limites à ne pas dépasser comme l’exprime, avec regret, Ulysse dans le film :
— Nous leur avons laissé un cadeau en offrande de paix qu’ils ont emporté chez eux… Nous avons violé tout ce qui est sacré entre les gens… et avons transformé la bagarre en chasse. Brûler les murs de Troie, c’était brûler le monde entier, y compris sa maison. Et s’il le savait, la nuit même où il traversait le feu de l’anarchie et de la douleur… Et pendant les jours de fêtes mouvementées qui ont suivi, et s’il savait exactement ce qu’il avait fait ?
— Pénélope : Ce que vous avez tous fait.
— Ulysse : pour enfreindre la loi de Zeus pour toujours. Nous vivions dans un monde de palais, de métiers, de langues, aveuglés par la beauté… jusqu’à ce que nous le détruisions.

Ainsi, les guerriers sont devenus, par la rage accumulée pendant dix années d’attente, des chasseurs et des assassins, bafouant les lois des dieux qui les condamnèrent aux épreuves du chemin de retour.
Et Ulysse qui, par sa ruse, provoqua la chute de Troie, se voit condamné à dix années d’errance avant de parvenir à Ithaque, son foyer.

De quoi Ulysse est-il le nom ?

Mais qui est Ulysse ? Ulysse est la version latinisée de son nom en grec ancien Odysseus : « celui qui cause la haine/la colère » ou « celui qui est plein de colère/qui est haï. » Son nom vient du verbe grec ὀδύσσομαι (odýssomai), qui signifie « être irrité », « haïr » ou « garder rancune ».

L’explication mythologique se trouve dans le Chant XIX de l’Odyssée, où Homère lui-même explique l’origine du nom. Le grand-père maternel d’Ulysse est Autolycos, un célèbre voleur qui tenait ses talents de son père, le dieu Hermès.
C’est lui qui lui donna son nom après sa naissance, en expliquant que, tout au long de sa vie il avait été en conflit avec de nombreux hommes et dieux (entre autres Poséidon) ; l’enfant devait donc porter un nom reflétant ce destin de discorde, rancune et de souffrance, hérités de son ancêtre.

Le périple d’Ulysse après la guerre de Troie dure dix ans et compte traditionnellement douze étapes majeures avant son retour à Ithaque.

Le choix de l’immortalité

Le séjour le plus long fut l’avant-dernier, chez la nymphe Calypso dans l’île d’Ogygie. Elle lui propose l’immortalité stagnante. Mais offrir l’immortalité à Ulysse revient à effacer son histoire. En refusant de devenir un dieu pour rester un mortel qui vieillit, Ulysse choisit sa condition humaine et son destin.

Ulysse est un homme qui a besoin de contrôler son destin et est prêt è défier les dieux. Mais Calypso réussi a le convaincre qu’il ne peut tout contrôler et que s’il veut retourner à Ithaque il devra se donner à Poseidon, qui est à l’origine de son errance, après avoir rendu aveugle son fils le Cyclope Polyphème.
Calypso, dont le nom dérive du grec kaluptein, « cacher », symbolise l’effacement de l’identité. Elle offre à Ulysse la jeunesse éternelle et l’immortalité, mais ce paradis est une prison dorée : être immortel avec Calypso signifie ne plus avoir d’histoire, ne plus accomplir son destin et être oublié des hommes. En pleurant chaque jour face à la mer, Ulysse rejette le divin pour embrasser sa condition de mortel. Calypso représente la tentation de renoncer aux combats de la vie réelle pour un confort immobile. Lorsqu’il décide de reprendre son destin en main, c’est par le lâcher prise et il reprend son périple vers Ithaque.

Abandonner le contrôle

« Calypso : Tu es un homme qui a besoin de contrôler son destin. Mais tu ne peux pas contrôler ça. Tu dois t’abandonner à la tempête, te donner à Poséidon. Et encaisser ta punition. Abandonne le combat, abandonne le contrôle et vit. C’est un acte de foi que tu n’as pas encore fait, Ulysse ».

Son acte de foi, le fait dériver vers la douzième étape de son périple initiatique : le royaume des Phéaciens, où règnent la princesse Nausicaa et le roi Alkinoos. Cette société idéale et pacifique, sert de sas de décompression. Ils permettent à Ulysse de raconter son histoire, de verbaliser son vécu, de retrouver son identité par la parole, avant d’être déposé endormi, comme pour une seconde naissance, sur le rivage d’Ithaque.

La chute de Troie annonce la fin de l’époque mythique et la future naissance de la Grèce de la raison du logos.
La réflexion d’Ulysse sur la destruction de Troie ouvre la voie à de nouveaux concepts :

Le triomphe de la ruse sur la force brute

Pour Ulysse, la chute de Troie représente la preuve définitive que l’esprit (mêtis) l’emporte sur la violence insensée. Après dix ans de guerre sanglante dans l’impasse, ce ne fut ni la force d’Achille ni les légions de l’armée grecque qui mirent les murs de la ville à genoux, mais sa ruse du cheval de Troie. La leçon qu’Ulysse tire est que la connaissance, la stratégie et l’intellect sont les véritables outils du succès.

L’amertume d’une victoire destructrice

Contrairement à d’autres héros obsédés par la gloire de guerre (kleos), Ulysse a une vision pragmatique et humaine. La chute de Troie ne ressemble pas à un triomphe glorieux, mais à un carnage dévastateur. Dans l’Odyssée, lorsqu’il entend l’aède Démodocos chanter l’histoire du cheval de Troie et du sac de la ville, Ulysse pleure amèrement en se rappelant les vies perdues, les femmes réduites en esclavage et l’horreur déchaînée.

La culpabilité et la colère sacrilège des dieux

La prise de Troie se termina par un massacre généralisé où les Grecs profanèrent les temples des dieux (exemple, l’indignation d’Ajax contre Cassandre dans le temple d’Athéna). Ulysse comprend que la destruction impitoyable de Troie a attiré la colère divine. La victoire devint immédiatement leur perte : les dieux punirent les Grecs en les empêchant de rentrer facilement chez eux. Pour Ulysse, la fin de la guerre de Troie ne fut pas la fin du cauchemar, mais le début de dix années supplémentaires de punitions et d’errance en mer qui l’ont transformé.

La valeur suprême du retour (nostos)

La destruction de Troie marque le moment où Ulysse réaffirme sa véritable priorité : retourner à Ithaque. Alors que d’autres rois recherchaient la gloire éternelle dans la guerre, pour Ulysse la chute de la ville n’est que la condition amère qui lui permet de tenter de retourner auprès de sa femme Pénélope, de son fils Télémaque et de son royaume.

Ithaque symbolise le retour aux sources (nostos), la reconquête de soi et la victoire de la stabilité humaine sur le chaos du monde extérieur. Néanmoins, Homère évoque un départ vers l’inconnu à la fin du poème. Le devin Tirésias annonce à Ulysse qu’après avoir massacré les prétendants, il devra repartir à pied, une rame sur l’épaule, vers une terre si éloignée de la mer que ses habitants ne connaissent pas le sel. Ce voyage vise à accomplir un sacrifice rituel pour apaiser définitivement Poséidon avant de pouvoir mourir paisiblement chez lui.

Pour Ulysse, la destruction de Troie prouve non seulement que l’esprit l’emporte sur l’épée, mais c’est un rappel de la fragilité humaine et de la brutalité de la guerre, dont la violence débridée lui coûta ces dix ans d’errance loin de chez lui.

L’actualité de ces constats devrait nous faire réfléchir.

(1) L’Odyssée est un film sorti en 2026 réalisé par Christopher Nolan et distribué par Universal Pictures International France, avec Matt Damon et Tom Holland
Crédit image : Wikipedia
Fernand SCHWARZ, fondateur de Nouvelle Acropole en France
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Fernand SCHWARZ, fondateur de Nouvelle Acropole en France

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