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L’agroécologie et les défis du monde à venir

« Notre maison brûle », nous l’avons vu concrètement cet été 2026 en Gironde et dans de nombreux départements, mais nous continuons à « regarder ailleurs » comme disait Jacques Chirac au siècle dernier. Nous comprenons les dangers qui nous guettent, mais comment transformer cette prise de conscience en action utile pour l’avenir ?

Le monde actuel fait penser à une reprise du film Don’t look up sorti il y a quelques années (1), où les différents acteurs de la société, politiques, économiques ou médiatiques, tournaient le dos à une sombre prédiction scientifique qui finit pourtant par se réaliser. On savait, mais on ne faisait rien par choix d’autres intérêts court terme : élection, audience, profit, …

Dans notre cas, nous constatons depuis plusieurs années les conséquences des options de nos sociétés. La dégradation constante de notre environnement menace non seulement notre style de vie, mais aussi nos ressources et notre autonomie alimentaires. Et pourtant les amuseurs publics continuent à narrer la situation comme s’il s’agissait d’une fiction récréative, les politiques ne veulent pas assumer les conséquences électorales d’une clarification de la situation ni compter sur la responsabilité individuelle, et les véritables gouvernants du monde, dépositaires de fortunes colossales que chaque crise nourrit inexorablement, poursuivent leur quête égoïste de richesses et d’honneurs.

L’autonomie alimentaire, l’enjeu primordial

Le premier défi par ordre d’importance est celui de l’autonomie alimentaire et énergétique. Certes la France dispose d’une immense puissance calorique grâce à ses grandes cultures (céréales, betteraves, colza), mais celles-ci sont dépendantes d’intrants importés comme les engrais pour la composition d’une assiette équilibrée (fruits, légumes, poissons et protéines végétales comme le soja pour l’élevage).

Dans un contexte international chaque jour plus incertain, l’autonomie alimentaire est essentielle, tant pour nourrir une population en cas d’agression, que pour assurer son alimentation en période de stress climatique ; ce sont des situations déjà présentes et qui sont amenées à se dégrader davantage et rapidement compte tenu du dérèglement climatique. Une alimentation suffisante a toujours été la condition nécessaire sinon suffisante de la paix intérieure.

L’autonomie énergétique va de pair, même si l’on s’oriente vers une « sobriété heureuse » en matière d’énergie comme de style de vie. N’oublions pas que les seules énergies durablement renouvelables sont la traction animale, elle-même dépendante de la seule et véritable énergie qui est la photosynthèse des plantes, en relation avec l’alimentation du bétail. Toutes les autres énergies nécessitent, comme l’explique très bien Jean-Marc Jancovici (2), des machines de transformation qui, elles-mêmes, mobilisent des ressources fossiles pour être fabriquées.

Le dérèglement climatique et la dégradation des sols

C’est la menace écologique la plus directe et imprévisible à court et moyen terme.  La répétition de vagues de chaleur extrêmes, de gels tardifs, d’inondations ou de grêle détruit les récoltes et perturbe les cycles de culture. De plus l’épuisement des nappes phréatiques et la baisse du débit des cours d’eau restreignent l’accès à l’irrigation pendant les périodes critiques.

À ceci s’ajoute l’érosion, la perte de matière organique et l’artificialisation des terres (bétonisation mais aussi paupérisation des sols due aux intrants chimiques) qui réduisent la surface agricole utile et sa fertilité naturelle.

La dépendance stratégique aux intrants et à l’énergie

L’agriculture moderne est très vulnérable parce qu’elle dépend fortement des énergies fossiles et ressources importées. Le fonctionnement des machines agricoles, le chauffage des serres et la chaîne du froid dépendent des énergies fossiles. De même, l’Europe dépend largement des importations de gaz (pour fabriquer les engrais azotés) et de roches phosphatées ou potassiques (souvent extraites hors d’Europe).

La mondialisation des marchés et la géopolitique

Les déséquilibres économiques nationaux et mondiaux fragilisent la production locale. L’importation de produits à bas coûts, parfois soumis à des normes environnementales ou sociales moins strictes, met sous pression les producteurs locaux. Les guerres et blocus perturbent instantanément les routes maritimes et les chaînes d’approvisionnement mondiales (comme observé lors des crises sur les céréales ou le blocage maritime du détroit d’Ormuz). Et enfin la tendance à spécialiser certaines régions (pour exemple, les monocultures massives destinées à l’exportation) réduit la diversité alimentaire locale et accroît la dépendance aux échanges extérieurs pour le reste des besoins.

Protéger la santé et la nature

Un autre défi est l’utilisation des pesticides, véritables « poisons » pour la nature et pour l’homme, qu’il soit agriculteur ou consommateur. Le défi du siècle serait de s’en « passer le plus vite possible », dans le cadre de l’approche « Une Seule Santé » (One Health) qui prône que « si les sols sont sains, les plantes sont saines, les animaux sont sains, et les humains s’alimentent de façon saine ». Ce concept a été énoncé par Albert Howard dès les années 1930…

L’agroécologie, un nouveau paradigme

La transition d’une agriculture soumise aux aléas climatiques, dépendante à l’énergie fossile, aux intrants chimiques (et aux subventions), devra se faire par étapes pour atteindre des modes de culture résilients, non dépendants et capables d’assurer l’autonomie de production. C’est le modèle de l’agroécologie.

Mais de nombreux freins existent face à la perspective d’une transition vers l’agroécologie. Le blocage principal réside dans la transition financière et la prise de risque. En effet, l’abandon des engrais et pesticides de synthèse entraîne une baisse de rendement moyen estimée entre 10 % et 30 % sur une parcelle individuelle.

Voir plus loin

Si le danger de baisse des rendements à l’hectare existe bel et bien, il est cependant, tout à fait possible de nourrir toute la population française en agroécologie, à condition de rééquilibrer l’ensemble de notre système alimentaire. C’est ce qu’ont démontré plusieurs études scientifiques de référence (3). Mais si l’on transposait l’agroécologie sur nos fermes actuelles sans rien changer d’autre, la France manquerait effectivement de volumes de production.

La transition d’une agriculture « dépendante » aux énergies fossiles et aux intrants chimiques (et aux subventions), devra se faire par étapes.

Il s’agit tout d’abord « augmenter l’efficience des techniques »c’est-à-dire de supprimer le gaspillage. En France, environ 20 % à 30 % de la nourriture produite est perdue ou gaspillée tout au long de la chaîne (de la récolte à l’assiette). Résorber ce gaspillage permet de compenser directement la baisse de rendement agricole.

Ensuite, il s’agit de « substituer les intrants de synthèse par des intrants organiques ou des êtres vivants ». C’est-à-dire qu’au lieu d’utiliser des engrais azotés de synthèse (fabriqués à partir de gaz naturel) ou des pesticides chimiques, on utilise de la matière organique d’origine végétale ou animale : compost, fumier, champignons, pucerons, etc.

Et enfin, il faudra actionner le levier des régimes alimentaires. Aujourd’hui, environ 60 % des terres arables françaises et européennes servent à nourrir les animaux d’élevage (soja, maïs fourragers, céréales). En réduisant notre consommation de produits carnés (viande et produits laitiers) pour tendre vers des régimes plus équilibrés (riches en légumineuses, fruits et légumes), on libère une immense quantité de surfaces agricoles.

Une transition complexe

Dans le contexte actuel, cette transition est complexe. Elle nécessitera un accompagnement par le développement de filières, la création de ceintures alimentaires autour des villes, des cantines agroécologiques, un soutien aux ateliers de transformation artisanale.

Il sera nécessaire de faciliter l’accès à la terre pour les jeunes agriculteurs (plutôt que de présenter la terre comme « investissement vertueux » à des spéculateurs). L’expérience montre que pour des porteurs de projets qui savent s’organiser en plus d’avoir des connaissances techniques, l’agroécologie peut d’être « très rentable sur des petites fermes » avec moins d’investissements, donc moins de remboursements de prêts.

De nouvelles filières d’élevage peuvent s’ouvrir : Nourrir les animaux d’élevage « à base d’herbes » (contrairement à l’alimentation actuelle à base d’aliments humains), arrêter les agrocarburants. Dans un modèle agroécologique, on réintroduit massivement les légumineuses (pois, fèves, lentilles, luzerne) dans les rotations de cultures. Ces plantes captent l’azote de l’air pour fertiliser le sol naturellement et apportent les protéines nécessaires aux humains et au bétail, supprimant le besoin d’importer du soja sud-américain.

Une vision commune

L’agroécologie est ainsi une réponse systémique aux défis complexes du XXIe siècle, offrant des solutions pour l’autonomie alimentaire, la santé environnementale et humaine, la rentabilité agricole et le climat. Elle nécessite une « vision commune au niveau de la société » et une « volonté politique », malgré la résistance des lobbies. L’objectif est de transformer le paysage agricole en un système résilient, productif et en harmonie avec la nature.

La société est ce que l’ensemble de la population en fait par ses comportements, inspirés par ce qu’il y a de plus élevé, de meilleur en soi. C’est là que la philosophie peut jouer le rôle de ciment de la collectivité comme les anciens Grecs ou Confucius l’avaient compris et enseigné. Il y a en chacun une fibre altruiste et généreuse qui peut être mise en action et synergie avec celle des autres.

Pierre Rhabi avait conceptualisé cette solidarité collective par le « je fais ma part » du colibri face à l’incendie de forêt. Mais plus que de le faire individuellement, sans liens, l’actualité requiert de le faire en lien et en réseaux, car le passage d’une société de consommateurs/spectateurs à une société solidaire de responsables engagés positivement se fera par là.

(1) Don’t look up, déni cosmique, écrit et réalisé par Adam McKay sortie n 2021
(2) Jean-Marc Jancovici, ingénieur, enseignant et conférencier français, spécialisé dans les questions d’énergie et de climat, auteur de Le monde sans fin, octobre 2021, Ed Dargaud
(3) Notamment les travaux prospectifs du CNRS, de l’INRAE ou du scénario prospectif européen TYFA – Ten Years for Agroecology
Crédit image : Pixabay, bruttos-agroforestry-6049501_1920
Jean-Pierre Ludwig
Formateur en philosophie à Nouvelle Acropole
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole France

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