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Maître Eckhart : La Sagesse au fond de l’âme

« Un grand maître dit : tout ce qui se trouve porté vers l’intérieur par les sens, cela ne parvient pas à l’âme ni dans la puissance supérieure de l’âme. Saint-Augustin dit, et aussi Platon, un maître païen, dit que l’âme a en elle-même tout savoir ; c’est pourquoi elle n’a pas besoin de tirer dans le soi le savoir à partir de l’extérieur, mais c’est à partir de l’exercice du savoir extérieur que devient manifeste le savoir qui est naturellement caché dans l’âme ; comme un médecin qui certes purifie mon œil et ôte l’obstacle qui m’empêche de voir, ne donne cependant pas la vue à l’œil. »
Maître Eckhart. Sermon 36b

Philosophe de l’âme et poète de l’Absolu, Maître Eckhart (1260-1328) ne propose pas une simple doctrine religieuse, mais un véritable chemin de vérité pour l’homme en quête de son identité profonde.

Huit siècles nous séparent de la figure de Maître Eckhart, dont la parole, jadis murmurée dans les couvents dominicains de Thuringe ou clamée dans les chaires de l’Université de Paris, résonne aujourd’hui avec une force intacte. Dominicain, théologien, il aura surtout la responsabilité spirituelle de plus de 80 monastères et couvents dominicains dont il deviendra le maître spirituel.

Sa pensée, forgée au confluent de la scolastique d’Albert le Grand et de la mystique ardente des Béguines, notamment Marguerite Porete (1), nous invite à une révolution intérieure : celle de retrouver en nous-mêmes notre filiation divine.

L’architecture de l’âme

Pour pénétrer l’univers de Maître Eckhart, il faut d’abord comprendre sa vision de l’homme. S’inscrivant dans l’héritage platonicien, il soutient que chaque créature possède un être double : l’un, réel et tangible, dans le monde des phénomènes ; l’autre, latent et éternel, déposé en Dieu comme un archétype.

Ainsi, l’homme n’est pas le simple produit d’une lignée matérielle, mais le porteur d’une empreinte divine, d’une sagesse déjà présente qu’il s’agit d’éveiller. L’une des finalités de la voie spirituelle est de découvrir « cet autre en nous-même » et de regarder soi-même, les autres et le monde depuis notre véritable identité, c’est-à-dire contempler Dieu au fond de son âme.

L’âme humaine est, selon lui, une demeure hiérarchisée, structurée par des puissances qui relient le fini à l’infini.

Les puissances inférieures sont le désir, qui s’offre à la possession, l’emportement, qui révèle la violence du vivant et le discernement sensible, qui implique la conscience immédiate et la synthèse des cinq sens. Elles tournent l’homme vers l’extérieur, vers la possession et la chair, ainsi que vers la dispersion et la perte d’identité.

Les puissances supérieures, elles, constituent la gloire de notre nature et de notre identité : la Mémoire, image du Père, capable de retenir dans l’âme la vie subtile essentielle, l’image divine ; la Volonté, ou amour, image de l’Esprit Saint, volonté de tout homme d’union dans le Bien ; et l’Intellect, image du Verbe, faculté de penser, de chercher la vérité. L’intellect occupe une place centrale car il possède la faculté de « dénuder » l’essence des choses pour saisir le Principe absolu.

Pourtant, au-delà de ces facultés, réside un mystère plus profond : le « fond de l’âme » (Seelengrund). Ce point central est qualifié par Eckhart « d’incréé et incréable ». C’est là, dans cette « profondeur de l’intime », que l’âme touche l’éternité, là où elle n’est plus seulement image, mais unité parfaite avec son Créateur, tel un sceau pressé dans la cire jusqu’à ne faire qu’un avec elle.

Le détachement ou l’ascèse de la liberté

Si Maître Eckhart est un guide spirituel, il ne propose pas de méthode rigide ou de règles définitives. Sa métaphysique est une invitation à la conversion de l’être. Le pivot de cette transformation est la Gelassenheit, ou détachement. Ce n’est pas une fuite du monde, mais l’instauration d’une « solitude intérieure » qui permet de mettre le transitoire à distance afin de laisser transparaître l’essentiel.

Ce détachement exige un dépouillement radical en trois étapes.

La première étape consiste à se détacher des choses extérieures et éphémères qui fragmentent notre attention et alimentent la dispersion.

La deuxième nous invite à ce travail difficile d’écarter les images et les cadres mentaux qui faussent notre relation à la vérité. Il faut aller jusqu’à se détacher des représentations que nous nous faisons de Dieu pour le saisir dans sa « nudité ». Enfin l’ultime pas, nous délivrer de notre propre « moi ». C’est ici le point le plus ardu : renoncer à sa volonté propre pour épouser la volonté de la sagesse.

Comme l’enseignait le Maître à ses disciples, « la sainteté ne réside pas dans le faire, elle émane de l’être ». Pour que nos œuvres brillent, c’est notre être qui doit d’abord être « bon ». Celui qui cherche la paix dans les lieux ou les œuvres extérieures s’égare ; il doit d’abord « se laisser lui-même » pour trouver ce qu’il cherche.

La naissance de Dieu : l’illumination du présent

Le but ultime de ce dépouillement est de permettre la naissance de Dieu dans l’âme. Le Dieu d’Eckhart n’est pas une entité lointaine, mais une présence qui s’engendre perpétuellement dans le silence de l’intime. Cette naissance ne survient que lorsque l’homme est « mort à lui-même » c’est-à-dire parvenu à un état de vacuité totale.

C’est dans « le calme et le silence », au milieu de la nuit intérieure, qu’une « parole cachée » est prononcée. À cet instant, l’homme devient « fils dans le Fils », un être de lumière participant à la conscience divine. Cette expérience de filiation divine n’est pas une promesse pour l’au-delà, mais une possibilité offerte ici et maintenant à toute « âme bonne » capable de se convertir elle-même, par elle-même, pour elle-même.

De cette union jaillit la véritable liberté. L’esprit libre est celui qui n’est attaché à rien, qui s’est « dépris de lui-même » et qui puise sa force dans l’immersion complète au sein de la volonté divine. En ce sens, Maître Eckhart fonde une véritable philosophie du sujet : l’homme, en rejoignant son fond incréé, devient l’origine et le commencement de ses propres actes. Il n’est plus un sujet passif subissant le monde, mais un « moteur immobile » agissant depuis sa source intérieure.

Le désert du fond sans fond

L’enseignement de Maître Eckhart culmine dans une poétique du dépassement. Il nous appelle à sortir de nos cadres mentaux pour entrer dans le « merveilleux désert » de la divinité. Ce désert est le lieu du « fond sans fond », là où le temps, les formes et les lieux s’effacent devant l’unité de l’Être.

Devenir « sourd et aveugle » aux sollicitations du monde, se faire enfant, rendre son être néant pour que l’Absolu puisse y demeurer : telle est la sagesse de Maître Eckhart. L’invitation finale est un paradoxe mystique : « Si je me perds, Toi, je Te trouve ». En sombrant dans ce « fleuve sans fond » qu’est le divin, l’homme ne s’anéantit pas ; il se réalise enfin, découvrant que son intime le plus profond est le lieu même où le divin prend vie.

(1) Femme de lettres mystique et chrétienne du courant des Béguines (1250-1310), auteur de Le Miroir des âmes simples

Bibliographie

– Maître Eckhart

Conseils spirituels, Éditions Rivages Poche, 2003,128 pages
Les Sermons, Éditions Albin Michel, Coll Spiritualités vivantes, 2009, 800 pages

– Éric MANGIN, Maître Eckhart ou la profondeur de l’intime, Éditions du Seuil, 2012, 256 pages

– Rémy VALLÉJO, Maître Eckhart, Je ne sais pas, Éditions du Cerf, 2018, 259 pages
Crédit image : Wikipedia

Françoise BÉCHET
Fondatrice de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole de Rouen

© Nouvelle Acropole

La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole France

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