PhilosophieRevue

Comment et où se connaître soi-même ? Premier article : L’humain, un être multidimensionnel

Nous allons aborder certains points en relation avec cette attitude philosophique qui consiste à se connaître soi-même, et qui nous importe tant à tous. Car, évidemment, nous avons tous besoin de nous connaître nous-mêmes.

Même si cela semble paradoxal, vouloir se connaître soi-même est l’une des démarches les plus anciennes, les plus difficiles et, d’une certaine manière, les moins explorées de la philosophie, au sens naturel et direct du terme.

Nous connaissons-nous vraiment ?

Nous pouvons nous-mêmes en faire une petite expérience. Vous l’avez tous vécue. Combien de fois avons-nous vu une photo de nous et, je ne sais pas si c’est par vanité, nous dire : « Mais est-ce vraiment moi ? ». Autrement dit, nous voyons un visage que nous identifions comme le nôtre, mais nous avons du mal à le reconnaître, nous avons l’impression que nous ne sommes pas naturels, que la photo nous montre moins bien ou mieux, que la mise au point n’était pas bonne ou, d’une certaine manière, que ce visage sur la photo n’est pas exactement celui que nous imaginons avoir.

Une autre expérience, à la portée de tous, consiste à enregistrer nos paroles, un discours, une conversation, la lecture d’un poème. Lorsque nous nous écoutons pour la première fois, nous sommes vraiment surpris d’entendre notre voix et, même si nous la reconnaissons, elle nous semble étrange ; elle semble plus aiguë, ou en sourdine, ou toute autre chose, mais nous ne la reconnaissons pas exactement notre voix, autrement dit ce n’est pas la voix que nous entendons lorsque nous parlons.

En résumé, même sur le plan physique, même dans la partie la plus extérieure de nous-même, il nous est difficile de nous connaître. La difficulté vient du fait qu’il s’agit de prendre conscience de nous-même depuis l’extérieur, ce que nous ne pouvons pas tous atteindre aisément. 

L’être humain, un caméléon ?

L’homme n’est pas seulement ce que nous voyons. En réalité, nous voyons un peu de peau, un peu de cheveux, des vêtements, des chaussures, mais nous ne voyons pas vraiment l’homme ou la femme qui se trouve devant nous. Il est masqué, caché, il est beaucoup plus riche ; à tel point que notre propre apparence extérieure et matérielle est souvent modifiée par notre vie intérieure.
Par exemple, nous n’avons pas le même visage lorsque nous lisons paisiblement un livre que nous aimons ou que nous sommes en compagnie d’un ami, que lorsque nous sommes furieux pour une raison ou pour une autre, parce que quelqu’un nous a insulté ou qu’une grande injustice nous a été faite. On dit alors que le sang nous monte au visage. Il est prouvé, médicalement, qu’il y a une série de changements physiologiques en nous, que ce soit sur la pression artérielle ou dans tout le système endocrinien, qui s’altèrent au fur et à mesure que nous sommes en relation avec notre environnement, avec le monde qui nous entoure.

Ainsi, nous ne sommes pas les mêmes tout au long de la journée, ce qui est facile à constater. Nous pouvons nous rendre compte que nous ne sommes pas les mêmes le matin, l’après-midi ou le soir. Il y a même des jours où nous nous levons avec un tel pessimisme, un tel sentiment que tout va mal se passer, qu’il vaut mieux ne pas sortir de chez nous ; et il y a d’autres jours où nous sommes euphoriques, où nous chantons sous la douche et sortons en chantant dans la rue, et où nous avons l’impression que tout va bien se passer ; mais ce n’est rationnel, c’est quelque chose qui nous vient de l’intérieur.

Voyons comment les peuples les plus anciens ont abordé ce sujet. 
Étudions deux grands courants de pensée, l’un qui nous vient de l’Inde et l’autre d’Égypte. Je parle de l’Inde ancienne d’il y a des milliers d’années, appelée Aryâvarta, et de l’ancien royaume de Kem que les Grecs ont rebaptisé d’un nom qui ressemble à celui que nous utilisons aujourd’hui, Aegyptos, et qui signifie « ce qui est inconnu ». L’Égypte et l’Inde ont laissé des documents suffisamment clairs pour nous permettre de comprendre ce qu’ils pensaient de l’homme, c’est-à-dire de l’être humain dans sa totalité.

L’être humain dans sa partie temporelle

Ces peuples pensaient que l’homme tel qu’il est, l’homme intégral, n’était pas seulement constitué de sa partie physique, mais qu’il comportait également d’autres éléments, imbriqués comme dans différentes dimensions ; on pourrait le comparer aux pelures d’un oignon, mais ce n’est pas tout à fait exact. En réalité, ils les concevaient comme des dimensions différentes, comme le sont aujourd’hui la dimension du temps ou la dimension de l’espace

Ils pensaient qu’il existait un corps physique, que les anciens hindous appelaient stula-sharira, qui signifie l’enveloppe que l’on peut frapper, que l’on peut toucher, que l’on peut saisir avec la main. Les Égyptiens l’appelaient khat. Dans les hiéroglyphes égyptiens, vous le verrez souvent représenté comme un cube avec une tête humaine, c’est-à-dire la partie la plus matérielle, la partie minérale que nous pourrions avoir, la partie manifestement physique.

Ensuite, à un niveau supérieur de conscience, selon les hindous, nous avions une sorte de corps énergétique basé sur le prâna. Le prâna est l’énergie de la Nature, autrement dit, le prâna est la partie de ce Jiva-Prâna,qui est la grande vie de la Nature que nous avons en chacun de nous. La vie qui est en toutes choses s’est cristallisée, a pris une forme – une forme dans le cas des êtres humains, une autre dans le cas des végétaux ou des animaux. Chez les Égyptiens, cette forme était représentée par l’ankh, l’ancienne clé de la vie, aujourd’hui revenue à la mode et que tant de gens portent autour du cou ; c’est-à-dire l’ankh, la figure de l’homme vivant, la figure de l’homme debout.

Dans une autre dimension supérieure, les hindous pensaient qu’il existait ce que les traducteurs actuels appellent le corps astral et qu’ils appelaient linga-sharira, c’est-à-dire un corps qui ne peut se toucher, un corps lumineux. Il correspondait à la partie émotionnelle de l’individu, à la somme de ses émotions. Nous aurions donc, selon cette ligne de pensée, un corps qui résume en quelque sorte toutes nos émotions, tout notre ressenti, toutes nos sensibilités. Les Égyptiens le représentaient par le Ka, le double ou le fantôme ; nous dirions que c’est cette partie invisible en nous, mais qui cette fois, est le siège de toutes les sensibilités, de toutes les émotions.

Au-dessus, les hindous plaçaient le kama-manas, qui signifie littéralement « corps mental de désir ». Ce serait notre mental, mais cette partie de notre mental où résident les désirs, c’est-à-dire non pas notre mental supérieur, mais notre mental qui spécule, qui mesure, qui voit quels avantages je peux avoir, quels inconvénients l’autre peut avoir, comment je peux acheter moins cher ou comment je peux vendre plus cher. Cette partie du mental est ce qu’ils appelaient kama-manas, qui correspond au Ab des Égyptiens. 

L’être humain dans sa partie atemporelle

Les Égyptiens représentaient Ab et Ba, qui signifie « mental » également, comme deux sœurs : Meskenet ou Ab apparaissait parée de vêtements somptueux, tandis que Renenet ou Ba apparaissait généralement vêtue avec une grande humilité, voire nue devant la lumière d’Amon, la lumière universelle qui baigne toutes choses. 
En Inde, Ba était appelé Manas, de la racine « man », qui signifie homme, c’est ce qui caractérise l’être humain. Les êtres humains ont la particularité de posséder, outre un mental concret et spéculatif, également un mental philosophique, un mental supérieur, un mental qui s’élève au-dessus de nous-même, un mental qui rêve, un mental qui se projette vers l’avenir, un mental qui imagine, qui parvient à concevoir un monde meilleur, qui parvient à concevoir une série d’archétypes. 
Pour les hindous, ce mental ou Manas était illuminé par Buddhi. Buddhi, de la racine bud, « lumière », « illumination », est ce qui donne son nom au Bouddha, à Siddhârtha Gautama ; c’est-à-dire que Bouddha était ainsi appelé parce qu’il était l’illuminé, qui est l’équivalent du Christos en grec, qui signifie également « l’oint », « l’illuminé », différent de Chrestos, qui est celui qui va recevoir la lumière. 

En Égypte, Buddhi était appelé Cheybi, et il était habituellement symbolisé par un oiseau ressemblant à une hirondelle, qui représentait la résurrection de la lumière, et aussi tout ce qui est supérieur. Les Anciens disaient que c’est là que résidait notre pouvoir d’intuition. L’homme, d’une certaine manière, peut parfois pressentir des choses qui vont se produire ou qui se produisent à grande distance.

Le fait est que, lorsque nous abordons des sujets abstraits, il est très difficile de parler avec des mots concrets. La grande difficulté de l’homme n’est pas de percevoir ou de comprendre ces choses. Tout homme qui a un peu de spiritualité peut les percevoir très facilement ; le problème est parfois de les saisir, de les résumer, de les ramener au niveau humain et de pouvoir les appliquer dans la vie quotidienne et sur nous-mêmes ; non seulement les appliquer, mais les appliquer avec succès sur nous-mêmes.

Le grave problème de nombreux courants de spiritualisme, ou quel que soit le nom qu’on leur donne, est qu’ils proposent une série d’exercices : abstinences, mutilations de la vie quotidienne, qui n’ont pas toujours de résultat pratique. En fait, partout dans le monde, nombreuses sont les personnes qui s’efforcent réellement de se connaître, de s’épanouir, d’améliorer leur mémoire, de développer leur intuition, de maîtriser leur corps, de gérer leur douleur, de contrôler leurs émotions. Et pourtant, au moment de passer à la pratique, quand vient le moment de vérité, il y a généralement très peu de différence entre celui qui n’a effectué aucun exercice et n’a rien étudié et celui qui a consacré peut-être de longs mois d’efforts à cette tâche difficile.

Enfin, les hindous nommaient la partie supérieure atma. Atma est indéfinissable ; ce serait l’esprit. Les Égyptiens l’appelaient sahu ou atmu, ce qui désigne également le principe spirituel, qu’ils représentaient, avec leur goût pour le figuratif, comme un homme, mais d’une taille colossale, de la taille des dieux, c’est-à-dire l’homme qui avait atteint cette dimension divine, comme le montre le papyrus d’Ani qui se trouve au British Museum.

Ainsi, ils affirmaient que l’homme avait non seulement un corps physique, mais aussi tous les autres corps, toutes les autres zones d’expérience ou points de conscience à l’intérieur de lui.

Fin de la première partie.

Extrait d’une conférence donnée par Jorge Angel Livraga à Lima au Pérou 16/12/1978
Traduit de l’espagnol par Denis Abeille du site https://biblioteca.acropolis.org
Crédit photo : Adobe.stock.com N°97981824
Jorge Angel LIVRAGA
Fondateur de l’Organisation Internationale Nouvelle Acropole (O.I.N.A.)
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole France

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page