PhilosophieRevue

Trois clés de la Renaissance : Minerve, Vénus et Mercure

Dans un premier article, nous avons suggéré que la Renaissance a réussi à retrouver et revigorer d’anciennes traditions philosophiques et ésotériques occultées sous la forme de mythes et de divinités. Nous avons étudié le cas de Minerve-Athéna. Nous poursuivons dans ce second article avec Vénus-Hermès.

La Renaissance a intégré à l’image de la déesse Vénus non seulement le concept d’Amour comme force d’attraction terrestre (Éros) ou spirituelle (Agapè), mais aussi la conception mythologique d’Hésiode qui présente Éros, l’Amour, comme le plus ancien des dieux.

Vénus-Hermès

Dans son Commentaire du Banquet de Platon, Marsile Ficin reprend les idées cosmologiques de Platon tirées du Timée et explique le rôle joué par cette force que nous connaissons sous le nom d’Amour.

Dieu est le commencement et la fin de tous les mondes. Viennent ensuite trois mondes : « L’intelligence angélique est le premier monde créé par Dieu. Le deuxième, l’âme du corps universel. Le troisième, toute cette machine que nous voyons. Dans ces trois mondes, il faut également considérer trois chaos. Au commencement, Dieu crée la substance de cette intelligence, que nous appelons aussi son essence. Cette essence, au premier moment de sa création, est informe et obscure. Mais, puisqu’elle naît de Dieu par un appétit inné, elle tourne vers Dieu, qui est son origine. Tournée vers Dieu, elle est illuminée par Son rayon ; par l’éclat de ce rayon, cet appétit s’enflamme. L’appétit enflammé adhère entièrement à Dieu. En y adhérant, elle reçoit sa forme. Car Dieu, qui est tout-puissant, imprime sur l’intelligence qui Lui adhère la nature de toutes les choses à créer. Dans cette intelligence, sont donc représentées, pour ainsi dire, de manière spirituelle, toutes les choses que les sens perçoivent dans les corps de ce monde. […] Nous affirmons que cette essence, avant de recevoir une forme, est le chaos. Sa première conversion vers Dieu, la naissance de l’Amour. L’infusion du rayon, l’aliment de l’Amour. L’incendie qui suit, nous l’appelons l’accroissement de l’Amour. L’approche, nous l’appelons l’impulsion de l’Amour. Son information, sa perfection. La somme de toutes les formes et idées, nous l’appelons mundus en latin, cosmos en grec, c’est un ornement. Les grâces de ce monde et de cet ornement sont la beauté vers laquelle l’Amour, dès son origine, attire et conduit l’intelligence, la faisant passer d’une intelligence auparavant déformée (laide) à une intelligence belle (avec une forme). Car la condition de l’Amour est qu’il attire vers la beauté et unit le déformé avec le beau. » (1).

L’amour est également le thème central de deux œuvres célèbres de Botticelli, qui fréquentait l’Académie néoplatonicienne de Florence, dirigée par Marsile Ficin. Ces deux œuvres sont Le Printemps et La Naissance de Vénus.

Selon Jorge Angel Livraga, qui a proposé une interprétation ésotérique du Printemps, La Naissance de Vénus en est la suite. Le printemps représente « l’éveil de l’âme humaine au monde spirituel ». La divinité qui domine l’ensemble du tableau est Vénus.
Cette Déité de l’Amour est centrale, dominant le passé, le présent et le futur ; elle est l’axe de toute chose. Elle est l’Amour platonique, qui domine toute la manifestation et prend forme selon la nécessité et le degré de conscience de chacun (2).

On peut dire que l’Amour-Vénus est l’axe de la Renaissance, la force qui comme Zéphyr insuffle l’élan spirituel qui, dans un espace-temps et relativement restreint, porte des fruits merveilleux, nous inspirant à croire en la possibilité d’un monde nouveau et meilleur.

Hermès-Mercure

Si Minerve symbolise la sagesse ou l’idéal de la Renaissance comme civilisation, et Vénus l’élan spirituel qui permet la renaissance, Hermès-Mercure relie la renaissance à la plus antique sagesse.

Contrairement à Minerve ou à Vénus, les références à Hermès-Mercure que nous retrouvons dans les œuvres de la Renaissance le présentent non seulement comme un dieu ou un emblème (par exemple, dans les œuvres de Bruno), mais aussi comme un personnage historique ou une dynastie de sages qui se perd dans la nuit des temps. Cette conception imprègne l’œuvre de Bruno qui, lorsqu’il parle de la magie, évoque les différentes écoles de magie ou de sagesse.

Tout d’abord, le terme mage équivaut à sage, comme l’étaient le Trismégiste en Égypte, les druides en Gaule, les gymnosophistes en Inde, les cabalistes chez les Hébreux, les mages en Perse depuis Zoroastre, les sophistes en Grèce et les sapientes chez les Latins (3).

Bruno commente également dans L’Ombre des Idées que : « La providence des dieux, « comme l’ont dit les prêtres égyptiens », ne cesse d’envoyer aux hommes certains Mercures aux moments disposés pour cela, même s’ils savent d’avance que ceux-ci seront mal reçus, voire pas du tout. Ni l’intellect, ni ce soleil sensible, ne cesse jamais d’illuminer, même si nous ne le percevons pas toujours, ni tous. » (4).

Pic de la Mirandole fait également directement référence à la Sagesse Une qui imprègne toutes les religions et entreprend un projet ambitieux qui consiste à résumer cette sagesse en 900 conclusions, ou propositions philosophiques et cabalistiques, qu’il était prêt à défendre publiquement. Pic explique également que (comme le résume Edgar Wind) : « …les religions païennes, sans exception, utilisèrent les images hiéroglyphiques, dissimulèrent leurs révélations dans des mythes et des fables destinés à distraire l’attention de la multitude et à protéger les mystères divins contre la profanation : « ne montrant au vulgaire que l’enveloppe des mystères, et réservant la moelle aux esprits les plus élevés et les plus parfaits » ».
À titre d’exemple, Pic citait les Hymnes orphiques, qui cachaient une révélation religieuse qui devait être comprise uniquement par un petit groupe d’initiés (5).

Dans ses 900 conclusions, Pic propose un résumé de la doctrine d’Hermès Trismégiste : Conclusions selon la doctrine primitive de l’égyptien Hermès Trismégiste : « Là où il y a vie, il y a âme, et là où il y a âme, il y a esprit. Tout mouvement est corporel ; tout mouvement est incorporel. L’âme est dans le corps, l’esprit dans l’âme, le verbe est dans l’esprit, et Dieu est le Père de tous. Dieu est en toutes choses et agit par toutes choses ; l’esprit est dans l’âme, l’âme dans l’air, et l’air dans la matière. Rien dans le monde n’est dépourvu de vie. Rien dans l’univers n’est susceptible de mort ni de corruption. Par conséquent, la vie est partout présente, la providence est partout présente et l’immortalité est partout présente.

Dieu révèle les évènements futurs à l’humanité de six manières : par les rêves, les présages, les oiseaux, les intestins, les esprits et la Sibylle. Ce qui n’est pas perturbé, déterminé, coloré, figuré ou brisé, et qui est nu, clair, compréhensible par lui-même, intransmuable, bon et complètement incorporel, est véritable. En chacun de nous existent dix ennemis : l’ignorance, la tristesse, l’inconstance, le désir, l’injustice, la luxure, la déception, l’envie, la fraude, la colère, la témérité et la malice.

Les dix ennemis que j’ai nommés selon la conclusion provenant d’Hermès correspondent mal à la coordination décimale de la Cabale et de son préfet, comme le contemplatif profond le constatera, lui dont je n’ai rien dit dans les conclusions cabalistiques, car c’est un secret. » (6).

Relations entre les dieux

Si chacun des dieux possède une signification symbolique particulière, la relation entre les dieux permet l’émergence d’un langage emblématique complexe, susceptible d’interprétations très diverses. En voici quelques exemples :
– Relation entre Minerve et Mercure (salle pentagonale du palais Farnèse à Caprarola) :
Dans une clé historique, cette relation peut s’interpréter comme le double aspect de la tradition de la Renaissance : l’idéal civilisationnel et l’inspiration d’Athènes représentés par Minerve-Athéna, et la tradition ésotérique, représentée par Mercure-Hermès. Sans tradition ésotérique, la civilisation n’est qu’une coquille vide.
– Relation entre Vénus et Mercure (Le Printemps de Botticelli)
Dans une clé alchimique, l’essence incorruptible (Vénus) passe dans son processus de purification par une étape de sublimation régie par Mercure.
– Relation entre Minerve et Vénus (Le Jugement de Pâris auquel Giordano Bruno fait allusion)
Dans une clé psychologique et anthropologique, lorsque nous trouvons ensemble Minerve et Vénus, Minerve représente l’âme spirituelle et Vénus l’âme terrestre. L’être humain doit choisir entre l’une ou l’autre.

Dans ce bref essai, nous avons cherché à démontrer que la philosophie de la Renaissance, dans son côté platonicien, fut particulièrement fidèle à la conception classique de la philosophie comme Amour de la Sagesse. À la suite de Platon, nous avons suggéré que les mythes constituent une source particulièrement riche de vérités exotériques et ésotériques, et que cette méthode d’exposition fut tenue en haute estime par les philosophes de la Renaissance. Enfin, en prenant comme sources des œuvres littéraires, artistiques et architecturales de l’époque, nous avons suggéré l’hypothèse que l’étude des déesses Minerve, Vénus et Mercure peut fournir des clés importantes pour la compréhension des sources historiques exotériques et ésotériques de la Renaissance, et aussi de son moteur occulte spirituel.

(1) Adolfo Ruíz Díaz, Comentario al Banquete de Platón, Universidad Nacional de Cuyo, Mendoza, 1968, pages 34-35
(2) Jorge Ángel Livraga, Interprétation ésotérique de La Primavera, Revue Nueva Acropolis N° 136, 03/1986
(3) Selección de Ignacio Gómez de Liaño, Mundo, Magia, Memoria, Giordano Bruno, Ediciones Taurus, Madrid, 1973
(4) Antonio Castro Cuadra, Giordano Bruno: Filosofía y Textos, Ediciones del Orto, Madrid, 1997, page 64
(5) Edgar Wind, Pagan Mysteries in the Renaissance, Norton, New York, 1968, pages 17-18.
(6) Carlos Goñi Zubieta, Pico della Mirándola : Filosofía y Textos, Ediciones del Orto, Madrid, 1996, pages 81-82
Article extrait du site https://biblioteca.acropolis.org et traduit par Michèle Morize et Denis Abeille
À lire
L’Humanisme, actualité de la Renaissance
Isabelle OHMANN et Fernand SCHWARZ
Éditions Nouvelle Acropole, Collection Les Dossiers Spéciaux, 1999, 104 pages, 4 €
Crédit image : Adobe.Stock.com N°4085911685
Harry COSTIN
Nouvelle Acropole Espagne
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole France

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page