Société

Faut-il commémorer Napoléon ?

À l’heure du déboulonnage des statues de grandes figures historiques considérées comme subversives, on peut s’interroger sur les intérêts de pouvoir en jeu.

L’Égypte vient de rendre hommage à ses illustres ancêtres avec un défilé pharaonique époustouflant : propagande ou hommage ? Dans tous les cas, expression d’une fierté légitime. Et pendant ce temps, en France, qui a la chance de compter parmi ses grands hommes, un personnage universellement reconnu que l’on nous envie, d’aucuns s’interrogent sur le bien-fondé de la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon. « Vivant il a manqué le monde ; mort il le possède » a dit de lui Chateaubriand, qui l’a pourtant âprement critiqué.

Le nouvel ordre moral

Légende nationale, stratège hors pair, habile diplomate, visionnaire inspiré, organisateur de génie (1), il ne saurait pourtant trouver grâce aux yeux des tenants de la nouvelle idéologie. « Victime de l’intersectionnalité des luttes, il doit désormais répondre d’accusations relatives au nouvel ordre moral qui fait chaque jour sentir son emprise de manière un peu plus étouffante. » (2) « Pourquoi le passé doit-il être réécrit pour le salut de tel ou tel groupe ? » s’interroge Douglas Murray, ajoutant que « la déconstruction est une activité aussi importante dans le monde universitaire que l’est la construction dans le reste de la société » (4).

Le nouvel ordre identitaire

Il dépasse nos frontières. Ainsi, en marge des manifestations en hommage à George Floyd (3) suite à la légitime indignation qui a suivi sa mort, plusieurs statues d’illustres Américains ont été déboulonnées ou vandalisées. De même, à Rouen une statue de Napoléon a été déplacée : Isabelle Barbéris y voit l’expression psychodramatique de la culpabilité devenue folle, au détriment de la complexité des événements historiques : « L’opportunisme politique flirte avec la lâcheté historique» (5)

 Le déni des faits

Une des caractéristiques de cette posture qui n’est pas sans rappeler l’ouvrage de George Orwell (6) est le déni de réalité. Pourtant, dans un contexte de quasi-guerre civile, dans une France  menacée de l’extérieur par une coalition de puissances européennes, Napoléon a su se poser en héritier glorieux de la révolution,  redresser la situation financière catastrophique de la France du Directoire, instaurer de nouvelles institutions qui perdurent encore (dont le Code civil), pacifier la Vendée, ramener la paix religieuse avec la signature du Concordat avec le Pape, tout en préservant les conquêtes de la révolution dont l’égalité des droits, l’abolition des privilèges,  la liberté politique et civile au-dessus des factions, « carrière ouverte aux talents, sans distinction de naissance ». Conquérant sans scrupule pour certains, il a su pourtant imposer une éthique de la guerre, « respecter les peuples délivrés ». L’armée dont il était proche lui était profondément attachée. Mais tout cela ne peut être porté à son crédit par ses contempteurs, du fait des erreurs de fin de règne et plus encore des valeurs qu’il défendait, incompatibles avec la nouvelle idéologie de l’intersectionnalité qui défend les dogmes de la masculinité toxique et colonialiste.

Le rejet de la grandeur ou la tyrannie de l’égalitarisme

Derrière les accusations de sexisme, de racisme systémique, le reproche sous-jacent est celui de la grandeur et d’une aspiration à l’universalité. Ainsi démagogie et nivellement par le bas ont-ils remplacé l’exigence. Une anecdote récente peut faire sourire : à Lyon, le maire a voulu remplacer les chiffres romains par les chiffres arabes sur les stèles et statues historiques, « d’innocents chiffres romains qui symbolisent sans doute ce qu’on n’aime pas chez les peuples sans mémoire : le sens de l’histoire, le goût du passé. » (7) Louis 14 appréciera. Dans son article plein d’humour, David Brunat, donne la parole à l’empereur Claude qui ironise : « Devenu empereur, j’ai prôné une politique d’assimilation en militant pour que les élites gauloises obtiennent la citoyenneté romaine : mesure « colonialiste » ou « décolonialiste » ? […] Crimes et trahisons à gogo, telle fut la trame de ma vie. Et pourtant je passe pour avoir été un remarquable empereur : excellent stratège militaire, organisateur avisé, dirigeant sagace et proche du peuple ». Stigmatisé par sa mère qui ne l’aimait pas, érudit, fin lettré mais de culture dominante, peut-il encore trouver grâce aux yeux de l’histoire ?

Les nouveaux totalitarismes

On assiste à l’émergence de nouvelles formes de totalitarisme par distorsion des valeurs et du langage. Ainsi « le racialisme est un nouveau racisme venu de la « gauche identitaire », qui rejette l’universel et vénère la race, la religion, le genre, l’origine. Tyrannie des minorités, culpabilisation permanente, invitation à la repentance perpétuelle, menaces de déboulonnage de statues, le racialisme est une instrumentalisation des populations dites « racisées », pour mettre fin à la République une et indivisible (4) ». Des programmes de « formation obligatoire sur les préjugés inconscients » ont même été mis en place dans les entreprises et universités américaines avec auto-dénigrement, expiation d’erreurs passées comme filtres uniques de la pensée.

La victimisation érigée en dogme confère la vertu, à l’encontre du stoïcisme ou de l’héroïsme : les nouveaux dogmes d’Internet et les partis pris actuels encouragent chacun à s’ériger en porte-parole autoproclamé de l’époque : « C’est une lutte entre une mentalité de victime et une mentalité de vainqueur » (4).
Pour l’APA (8), « la masculinité traditionnelle, marquée par le stoïcisme, la compétitivité, la domination et l’agression porte atteinte au bien-être des hommes » (4) et doit être neutralisée.
On comprend qu’à travers ces filtres, Napoléon homme blanc, conquérant et machiste ne puisse que faire son mea culpa et être jeté aux oubliettes de l’histoire.

L’irresponsabilité des tenants de l’intersectionnalité

« L’aérien, c’est triste, ne doit plus faire partie des rêves d’enfants aujourd’hui ». Ces propos récents de la maire de Poitiers ont suscité des tollés. Quand sévit la police de l’imaginaire, et que même les rêves sont corsetés, le pire est à craindre ! Big Brother n’est pas mort (6).
« Cette nouvelle morale sociétale, au lieu de réduire les frictions, en produit davantage ; loin de ramener la paix de l’esprit, elle aggrave les tensions et les folies collectives » (4)
Ce nouveau dogmatisme revanchard, méprisant et relativiste interdit tout pardon et restauration d’un tissu social apaisé.

Du « woke » à l’éveil

L’incitation à la repentance, à la conversion des esprits, caractéristique du mouvement « woke » (9), est l’ombre de l’éveil spirituel comme nous l’explique Fernand Schwarz.
S’attaquer à la langue, à la mémoire, sape les fondements de l’imaginaire, c’est-à-dire le ciment spirituel d’une collectivité humaine. L’arbre de la civilisation ne peut pas se déployer sans ses racines. L’éveil philosophique commence par un réarmement moral et symbolique : alors « comment espérer construire une nation si le sentiment de honte remplace la fierté de bâtir un projet commun ? Il faut s’interdire la fatalité, ne pas se laisser mutiler, retrouver le goût de la grandeur et le sens de l’honneur. Ayons le courage de renouer avec le tragique de l’Histoire. Ayons foi en nos figures héroïques. Ayons le regard accroché aux cimes. » (10)
Ainsi la question à se poser ne serait pas tant la légitimité de la commémoration de grands hommes que celle de l’humanité que nous voulons pour demain.

(1) Lire article sur Napoléon dans revue page 8
(2) Le Figaro Hors-série : Napoléon, éditorial de Michel de Jaeghere Faites entrer l’accusé
(3) Afro-américain de 46 ans mort après avoir été interpellé par un policier à Minneapolis
(4) Douglas Murray, La grande déraison, Éditions du Toucan/ L’Artilleur, 2019, 416 pages. Les citations de l’article renvoient aux pages 17, 105, 162, 172, 187, 188, 414
Le concept d’intersectionnalité prétend que les minorités occidentales englobent toute une série de catégories qui sont structurellement opprimées par une « matrice oppressive »
(5) Marine Carballet : Figarovox entretiens, publiés les le 09/06/2020 et le 14/09/2020
(6) 1984, roman de George Orwell (1947) qui décrit la logique totalitaire, symbolisée par Big Brother et dont le ressort essentiel est la destruction de la vérité
(7) Figarovox, 30 mars 2021, lettre de l’empereur Claude, au maire de la capitale des Gaules, par David Brunat. Claude, empereur romain, né à Lyon, a œuvré pour l’unification de la Gaule gallo-romaine
(8) American Psychological Association
(9) Mouvement Woke : dérivé de l’anglais woke « éveillé », il désigne un mouvement revendiquant un éveil face aux injustices subies par des minorités
(10) Sonia Mabrouk et Mathieu-Bock Côté, Figaro vox, Face aux nouveaux racistes
par Sylvianne CARRIÉ

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