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Le soufisme, de la religion à la philosophie

Interview de Gregory VANDAMME
Professeur de philosophie, spécialisé dans Ibn Arabi et la religion de l’Islam

Grégory Vandamme est un chercheur-doctorant (FNRS-FRESH) à l’Université catholique de Louvain. Il s’intéresse au soufisme classique, notamment sur les œuvres d’Ibn ‘Arabī et d’Avicenne. Il travaille également sur l’utilisation de la pensée d’Ibn ‘Arabī, qui pourrait être utilisée et actualisée à l’intérieur et autour de l’Islam.  

Revue Acropolis : Vous êtes professeur de philosophie, spécialisé dans Ibn ‘Arabi et la religion de l’islam. Quelle relation faites-vous entre la philosophie et l’Islam ?

Grégory Vandamme : J’ai un doctorat en sciences de la religion. En Belgique, c’est un domaine dans lequel on étudie la religion, mais de façon interdisciplinaire et multidisciplinaire. J’ai rencontré l’islam au milieu de l’adolescence, bien avant de l’étudier académiquement. À l’époque, cela a été pour moi la rencontre d’un chemin de vie, la rencontre d’une façon de voir le monde qui m’a bouleversé parce que je venais d’un milieu qui n’était pas croyant. Donc, si je devais vraiment me définir, je dirais que je suis entre l’islamologie et la philosophie. Islamologie, par l’étude de la tradition islamique, et en particulier de la tradition soufie, mais j’aborde des questions très philosophiques. Par exemple, je tiens de plus en plus à développer l’idée du soufisme comme philosophie de l’islam. Parce qu’on a souvent tendance à mettre des typologies, telles que la philosophie en Islam serait la falsafa, l’héritage grec traduit, puis des apports originaux en langue arabe, mais qui se placent toujours dans la continuité d’Aristote, etc. Et ensuite il y aurait la théologie, le kalâm…

Revue A : Pouvez-vous nous préciser ce qu’est la falsafa ?

G.V. : Ce qu’on appelle la falsafa, c’est la translittération arabe du mot grec philosophia. Assez tôt, dès le deuxième siècle de son existence, l’Islam s’est intéressé à cet héritage grec. Dans le Bagdad abbasside, au VIIIe siècle, il y a eu ce fameux mouvement dans lequel on a traduit tout ce qui était possible non seulement de l’héritage grec hellénistique, mais aussi de l’héritage indien et chinois. Puis on a produit une philosophie originale, en arabe, qui se place dans les pas de cette philosophie grecque. Le premier philosophe de langue arabe originale était Al-Kindi, qui meurt après 870 de l’ère chrétienne. C’est important de souligner que dès le début de cette philosophie, la frontière entre l’islam comme religion et l’idéal philosophique, est un peu poreux.

Revue A :  Comment cela se manifeste-t-il ?

G.V. : Par exemple, on voit Al-Kindi parler de Dieu, avec des allusions aux termes coraniques. Il était le tuteur du fils du calife qui lui pose une question sur un verset coranique qui dit que les arbres et les étoiles se prosternent devant Dieu. Alors Al-Kindi écrit toute une épître en expliquant de manière très philosophique ce que signifie la prosternation et l’obéissance, et que l’obéissance est toujours la reconnaissance d’un ordre supérieur, et qu’ici il s’agit de l’ordre cosmologique. Il explique comment tout être, des astres, des sphères célestes, aux végétaux, se soumettent à l’ordre divin. Puis cette falsafa va beaucoup évoluer dans le temps, avec certaines figures qui vont revenir à l’idéal grec en se distançant au maximum des questions religieuses, comme Al-Fârâbî, et au contraire d’autres qui vont véritablement proposer une philosophie, que l’on pourrait appeler philosophie de l’islam, comme Avicenne, sans doute le penseur majeur de cette tradition, qui développera une pensée très complexe de la prophétie et de la vie après la mort.

Revue A : Quelle est cette théorie d’Avicenne ?

G.V. : C’est l’idée que dans l’histoire de l’humanité, il y a des êtres humains qui n’atteignent pas les vérités par un effort qui vient d’eux-mêmes, par leur réflexion ou leur ascèse, mais qui les reçoivent par pure providence. C’est une question chère à Avicenne. Le fait que Dieu, l’Être, l’Être premier, ou l’Intellect premier d’une certaine manière, peuvent à un moment donné faire irruption dans l’histoire humaine et lorsqu’une âme humaine se trouve prédisposée, cette âme peut recevoir quelque chose. Avicenne va tenter de l’inclure dans son système métaphysique qui est scientifique puisque c’est aussi un très grand médecin. C’est souvent ainsi qu’il a été connu puisqu’il était l’auteur de référence en médecine dans les universités européennes jusqu’au XVIIe siècle. C’est un grand scientifique mais il a une philosophie qui s’intéresse vraiment à l’islam, et il va même produire des commentaires de certaines sourates du Coran.

Avicenne développe une philosophie islamique qui est tellement puissante qu’elle va infuser toute la pensée islamique des générations postérieures. Que ce soit la théologie dialectique et scolastique, ce qu’on appelle le kalâm (1) en arabe, métaphysique et la logique ou le soufisme, on retrouvera Avicenne partout, puisqu’il a proposé une mise à jour de la logique aristotélicienne qui fera référence.

Revue A : Vous êtes plutôt un spécialiste du soufisme. Pourriez-vous nous définir cette tradition ?

G.V. : Le soufisme est une pratique qui est plutôt d’ordre individuel. Très tôt, les soufis ont eu un adage répété à travers le temps, qui dit qu’au départ le soufisme était une réalité sans nom, et puis il est devenu un nom sans réalité. C’est un adage qui dit vraiment ce qu’est le soufisme, parce que les soufis ont une conscience depuis toujours que ce nom est totalement arbitraire. Le nom soufisme a plusieurs étymologies, comme le fait de se vêtir de laine, ou le fait de se purifier, ou encore qui a à voir aussi avec une catégorie de gens qui vivaient dans l’entourage du prophète Mohammed, qu’on appelle les gens du sofa. Sofa en arabe, c’est la banquette. Donc ce sont des gens qui avaient tout délaissé pour suivre Mohammed, et n’avaient plus de famille ni de maison. Ils vivaient dans la mosquée et dormaient sur la banquette du préau de la mosquée. Ils étaient dans l’abnégation et s’étaient offerts totalement à ce message spirituel de l’Islam, et les soufis vont s’identifier aussi à eux. Une autre étymologie, plus rare et controversée, c’est que le mot soufisme, tassawouf, soufia, mis en relation avec sophia, la sagesse.

Revue A : Quelle est la relation des soufis avec l’Islam ?

G.V. : Le soufisme et les soufis se vivent pleinement dans l’islam, ils se vivent même et se considèrent même au cœur de l’islam. Pour le dire de manière très prosaïque, les soufis considèrent qu’ils sont les vrais musulmans, incarnant le véritable islam, celui du prophète Mohammed. Mais c’est vrai de tout le monde, des sunnites, des chiites, des ismaéliens, etc. ! Et donc, en ça, ils ne sont pas différents.
Le mot soufisme prend vraiment son ampleur au début du Xe siècle, avec une figure très importante, Junayd de Bagdad. C’est parce que son groupe s’appelait les soufis, qu’on en est venu à appeler ainsi tous les spirituels de l’islam se rattachant à cette tradition.

Revue A : Le soufisme est souvent présenté comme la mystique de l’islam, qu’en est-il ?

G.V. : Il y a de la mystique et de la spiritualité dans d’autres traditions, et le soufisme n’épouse pas tout cela, même si en arabe moderne aujourd’hui, on utilise le mot soufisme, tasawwuf, pour parler de spiritualité ou de mystique. Le soufisme est une tradition tellement importante qu’on l’appelle la tradition mère, en islam, Umm al-Sunnah. Il y a une tradition importante, invoquée à la fois par les soufis et par les non-soufis sur la place du soufisme. Dans cette tradition le prophète Mohammed était avec ses compagnons quand arrive du désert un homme que personne ne connaît, qui vient, s’agenouille devant lui et met sa main sur ses cuisses avec une intimité qui frappe tout le monde. Qui est cette personne qu’on ne connaît pas et qui vient comme ça au plus près du Prophète, et qui l’interroge et dit : « informe-moi au sujet de l’islam, qu’est-ce que c’est l’islam ? » Et Mohammed répond : « L’islam c’est le fait d’attester qu’il n’y a de Dieu que Dieu et que Mohammed est son prophète, de s’acquitter de la prière, de s’acquitter de l’aumône, de jeûner le mois de ramadan et d’effectuer le pèlerinage à la maison sacrée », ce qui deviendra les fameux cinq piliers de l’islam, qui constituent la pratique fondamentale de l’islam. Et puis cette personne de manière résonante lui répond : « Tu as raison, c’est bien ça ». Et tout le monde se demande ce qui se passe. En fait il n’est pas venu s’informer, il est venu interroger et vérifier le propos du Prophète.

Et puis il lui pose une deuxième question : « Et maintenant, qu’est-ce que la foi ? » et le Prophète lui répond : « La foi c’est de croire en Dieu, de croire en ses anges, en ses livres, en ses prophètes, de croire en la prédestination pour le bien comme pour le mal et au Jour dernier. » Et de nouveau l’homme confirme que ce sont bien les éléments de la foi. Et puis il lui demande « Et maintenant qu’est-ce que l’ihsan ? » C’est un mot difficile à traduire. Littéralement l’ihsan c’est le fait de faire le beau, le bien, le bon, c’est le bel-agir. Alors Mohammed lui répond : « C’est de servir Dieu comme si tu le voyais parce que si toi tu ne le vois pas lui te voit. » Et de nouveau l’homme répond « tu as raison ». Au terme de l’histoire les compagnons sont bouleversés et le prophète leur dit : « C’était l’ange Gabriel qui est venu vous enseigner votre religion ». L’ange Gabriel est ce qui est considéré par des philosophes comme cet intellect agent qui vient des sphères immatérielles pénétrer dans la matière pour informer l’humain de ce qui le dépasse.

Donc traditionnellement on a dans l’islam les cinq piliers, c’est de l’ordre du rituel et le rituel à la fois individuel et collectif qui dépend d’une norme pratique. Et il y a aussi une norme intellectuelle voire métaphysique quand on parle de Dieu, de la prophétie, de la foi, de l’ordre de ce qu’on appellerait aujourd’hui la théologie. Et enfin, ce qui sera l’apanage du soufisme, c’est de faire les choses avec beauté ou de faire les choses pour la beauté pour le bien, pour le beau et ce rapport à la présence divine invisible, autrement dit servir Dieu comme si on le voyait parce que si on ne le voit pas, lui nous voit donc il est toujours présent. Je le définirais comme une espèce de conscience spirituelle ou conscience morale.

Revue A : Comment tout cela s’articule-t-il ?

G.V. : C’est la combinaison de ces trois dimensions de ce qu’on pourrait appeler à la fois la dimension plus normative, pratique, sociale, puis la dimension plus théologique, métaphysique, intellectuelle et enfin la dimension mystique, expérientielle mais aussi éthique, qui va définir quel musulman vous êtes. Certains seront obsédés par le rituel, par la norme et très souvent auront peu d’intérêt pour les choses de la foi et pour la dimension spirituelle et éthique. D’autres au contraire vont dire que si on ne prie pas en faisant une belle prière, ça ne sert à rien de prier, car pour eux il faut d’abord mettre cette dimension spirituelle au cœur de la pratique.

L’idée est vraiment celle de trois cercles concentriques. Pour cela les soufis ne vont pas prétendre, par exemple, s’extraire du cadre de la charia. C’est un mot qui fait peur mais qu’il faut comprendre pour ceux qui connaissent l’hindouisme comme le dharma, la charia c’est le dharma. Donc ils vont voir la charia comme un moyen et non pas comme une finalité, la charia c’est le chemin. L’étymologie du terme charia c’est la voie. Là où il peut y avoir des tensions c’est avec ceux qui vont faire de la norme un but en soi. Une fois que la norme est appliquée, tout appartient à Dieu et on ne doit plus s’occuper de rien. C’est le cas avec des mouvements salafistes ou wahhabites contemporains d’un islam très rigoriste.

Revue A : Quel rôle les soufis ont-ils joué dans l’histoire ?

G.V. : Historiquement les soufis ont fait partie de l’économie de ce qu’était l’Islam. Depuis le Xe siècle ils ont été au cœur de l’Islam avec des places différentes selon le lieu et le temps. Mais ils faisaient totalement partie intégrante de la civilisation du plus haut au plus bas c’est à dire que les soufis étaient présents à la cour des souverains comme avec le petit peuple. Le soufisme était la vie spirituelle de l’islam jusqu’au bouleversement de l’époque moderne.

Au final, ce qu’on voit sur l’histoire de l’islam de manière générale c’est vrai du Maghreb, de l’Andalousie mais aussi de l’Asie, de l’Afrique subsaharienne c’est que la dimension théologique métaphysique à laquelle tout le monde avait accès souvent par le biais de textes dévotionnels était portée par le soufisme qui était la philosophie de l’islam.

D’où l’importance de cette tradition et le fait que certains l’ont appelé le cœur de l’islam. Le cœur philosophique n’était ni la philosophie grecque, ni la théologie scolastique du kalâm, c’était le soufisme qui occupait ce cœur-là par l’intermédiaire de la poésie des litanies, qui traduisaient des doctrines métaphysiques parfois très complexes, très subtiles dans un langage auquel tout le monde participait et donc c’était la culture philosophique commune.

Revue A : Selon vous, quel serait le message le plus actuel que le soufisme et l’islam pourraient transmettre ?

G.V. : Je pense que c’est le message de l’unité. Cette obsession de l’islam pour l’unité a permis de montrer que l’unité se vit toujours dans la diversité, et que l’unité n’est pas l’uniformisation. Et s’il y a quelque chose de très instructif dans l’islam comme tradition intellectuelle, c’est qu’elle a d’emblée été une tradition diverse, qui a dû construire une façon de cohabiter avec des points de vue différents.
Cela n’a pas été systématisé comme ça peut être le cas dans l’Inde, avec les Darshana (2). Ce qui a été cultivé est plutôt un art de vivre ensemble, un art de vivre la divergence. Et je pense que c’est intéressant, car cela ne se vit pas seulement au niveau social, politique, académique, cela se vit aussi au niveau métaphysique.

C’est-à-dire que les penseurs de l’islam ont toujours été amenés à penser ce rapport de l’Un et du multiple, et à ne pas tomber dans l’illusion d’une formulation, d’une présentation de l’Un qui soit universelle en soi, qui puisse valoir comme vérité pour tout individu, toute culture, toute langue, contrairement aux Lumières occidentales. Je pense que la beauté de l’islam c’est d’être obsédé par l’universel, mais de toujours comprendre que cet universel ne se vit que dans le particulier. Et d’avoir construit une civilisation sur ce principe-là. Et je pense qu’il y a quelque chose dans l’art de vivre de l’islam, qu’à mon sens le soufisme incarne particulièrement, qui donne à l’unité une pertinence vivante, à dimension humaine, qui reconnaît l’altérité.

(1) théologie scolastique de l’Islam se fondant sur le rationalisme et la logique
(2) signifie vue, vision, aspect, en philosophie : méthode, point de vue doctrinal, école de pensée

https://uclouvain.academia.edu/GregoryVandamme

Crédit image : Nouvelle Acropole
Interview réalisé par Laley TAVASSOLI
© Nouvelle Acropole
La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole France

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