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Éditorial : Luis Enrique ou quand le foot rejoint la philo

Décidément, il s’est passé quelque chose avec le PSG, club de foot devenu au fil des années le symbole d’un monde fait d’individualités brillantes et d’égos surdimensionnés. Dans cet univers où chacun cherche davantage à briller qu’à servir le collectif, le talent existait sans jamais produire cette beauté ni cette grandeur particulière qui dépassent la médiocrité quotidienne. Les joueurs, comme beaucoup de jeunes de leur âge, prisonniers de la logique contemporaine, voulaient réussir en solo, sans discipline, être admirés sans se transformer, récolter avant d’avoir construit. Baignés dans la culture des réseaux sociaux, de l’instantanéité et de l’exposition permanente de soi, chacun voulait montrer sa différence et sa valeur. Et c’est là que les choses deviennent intéressantes : ils ont 25 ans en moyenne, et leur problématique n’est pas différente de ceux que l’on regroupe aujourd’hui sous le terme de génération Z.
Pour cette génération entre agitation permanente et sentiment d’impuissance, tout va souvent vite, trop vite. Les contenus défilent, les émotions s’enchaînent, les identités se recomposent sans cesse. Chacun est sommé d’être visible, performant, singulier, heureux. Jamais une jeunesse n’a eu un accès aussi illimité à l’information, aux images, aux possibilités et aux connexions. Et pourtant, rarement une génération n’aura semblé aussi fatiguée, anxieuse, désorientée, voire privée d’élan intérieur. Pire encore, selon Santé publique France, un jeune sur dix âgé de 18 à 24 ans – le cœur de la génération Z – a eu des pensées suicidaires au cours de l’année écoulée. Le rapport au collectif s’abîme, le rapport à soi se sature d’injonctions contradictoires.

Peut-être faudrait-il assumer que si l’on a appris à ces jeunes à se distinguer et à se mettre en avant, on ne leur a pas appris à se maîtriser, à se construire, à se dépasser. On leur a demandé d’être « eux-mêmes », sans leur donner les moyens de développer leur force intérieure ni de découvrir ce qu’ils portent de meilleur. Au PSG, face à des jeunes géniaux et capricieux, Luis Enrique a imposé exactement l’inverse : le collectif avant l’ego, le travail avant l’image, l’effort invisible avant la reconnaissance, la progression intérieure avant la mise en scène de soi. Il a rappelé quelque chose de fondamental que notre époque tend à oublier : un être humain grandit lorsqu’il accepte de participer à quelque chose de plus vaste que lui-même.
Et ce qui est frappant, c’est que cette transformation ne s’est pas faite dans la complaisance, mais à travers une exigence assumée. Une exigence parfois mal comprise, souvent critiquée, mais profondément structurante. Car ce qui a été transformé n’est pas seulement une équipe de football, c’est une mentalité. Alors, serait-ce valable uniquement pour une équipe de foot ?

Les jeunes vivent dans une hypersensibilité au regard des autres et un besoin permanent de validation. Derrière des vies saturées de stimulations se cache souvent un manque de structure intérieure, avec un sentiment d’impuissance dès que survient l’épreuve. C’est précisément pour cela que cet exemple dépasse largement le football. Dans une société de l’immédiateté qui évite toute frustration, cet entraîneur a réintroduit la valeur de la limite et réhabilité le temps long. Il a aussi osé remettre le travail au centre d’une culture de la facilité, et les résultats sont là : des joueurs autrefois dispersés sont devenus capables d’humilité, de solidarité, de maîtrise émotionnelle et d’engagement collectif.

La parabole touche juste. Même si tous les jeunes n’ont pas le destin des stars du ballon rond, beaucoup souffrent moins d’un manque de liberté que de l’absence de structure intérieure et d’une direction claire. L’offre de plaisirs, de distractions, de consommations, voire d’identités à adopter est immense, quand les occasions de grandir réellement deviennent rares. Où sont les espaces où apprendre à traverser l’épreuve, à tenir ses engagements, à dépasser ses réactions immédiates ? Où mettre son énergie au service d’un projet commun, alors que c’est précisément cela qui construit un être humain ?

Les philosophes de l’Antiquité nous l’ont mille fois rappelé : on ne devient pas libre en faisant tout ce que l’on veut, mais en apprenant à se gouverner soi-même, à ordonner ce qui nous disperse intérieurement. Les stoïciens affirmaient que la liberté commence par la maîtrise de soi. Aristote expliquait déjà que le caractère se forme par l’habitude et l’entraînement. La jeunesse actuelle ne manque pas de potentiel. Elle manque surtout d’expériences capables de canaliser ce potentiel. Et c’est là que le collectif devient essentiel : non pour dissoudre l’individu mais pour permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même. Nous avons besoin, comme l’a montré cet entraîneur, de collectifs qui révèlent les faiblesses, les impatiences, les égoïsmes… mais qui nous apprennent aussi à les dépasser.

C’était précisément le rôle des écoles de philosophie dans l’Antiquité. On n’y venait pas seulement pour apprendre des idées, mais pour apprendre à vivre mieux, d’une manière plus élevée et avec une finalité claire. Il s’agissait d’apprendre à se maîtriser, à développer son attention, à supporter l’effort, à écouter réellement, à agir avec responsabilité. Bref, découvrir que l’homme se construit davantage par ce qu’il donne que par ce qu’il consomme.

Soyons honnêtes, le vrai problème n’est pas l’immaturité de la jeunesse – ou alors ce fut toujours le cas. Le vrai problème est le désert du sens et l’absence de ces expériences transformatrices qui modifient le cours d’une existence. Beaucoup ont ressenti des émotions fortes ; mais bien peu ont vécu une véritable aventure intérieure. La plupart ignorent qu’il existe une joie plus profonde que le plaisir immédiat : celle de sentir que l’on grandit, que l’on se transforme en devenant plus conscient, plus solide, plus capable d’aimer, d’agir et de servir. C’est cela qu’un véritable collectif peut produire. Lorsqu’un jeune découvre qu’il peut compter sur les autres et que les autres peuvent compter sur lui, quelque chose change en profondeur. Il sort progressivement du besoin de reconnaissance qui le minait pour découvrir la force qui naît de la cohérence intérieure.

Quand Luis Enrique dit « Il n’y a rien de plus beau que d’appartenir à un collectif », et qu’il montre la transformation de ces jeunes, sportifs de haut niveau, brillants et individualistes en une équipe solidaire et unie, il fait plus qu’oser une stratégie sportive, il prend à rebours tout le discours d’une époque. Voilà pourquoi cet exemple touche bien au-delà du football. Il montre qu’une génération que l’on disait dispersée, individualiste ou incapable d’effort peut devenir disciplinée, solidaire et exigeante. La génération Z n’a pas besoin d’être sauvée. Elle a profondément besoin d’être entraînée et d’oser la solidarité. Non pour se conformer, mais pour découvrir ses propres sommets.

Crédit image : Nouvelle Acropole
© Nouvelle Acropole

Thierry ADDA
Président de Nouvelle Acropole France
La revue Acropolis est le journal d’information de l’École de Philosophie Nouvelle Acropole France

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